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Après l’affaire Khashoggi, la revanche des ultrarigoristes saoudiens ?

Jamil HELOU

Privée de la plupart de ses prérogatives par MBS, la Commission pour la promotion de la vertu tente actuellement de regagner du terrain.

La Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice fait-elle son come-back en Arabie saoudite ? Même s’il est encore aujourd’hui difficile de l’affirmer avec certitude, un faisceau d’indices laisse à penser que la Commission – communément désignée par le mot hay’a en Arabie – pourrait bien renaître de ses cendres. Elle pourrait profiter du fait que le prince héritier Mohammad ben Salmane, à l’origine de son musellement, est actuellement fragilisé par l’affaire Khashoggi – du nom du journaliste saoudien tué dans le consulat de son pays à Istanbul. La hay’a a été mise au pas en mars 2015, deux mois à peine après la nomination de l’actuel prince héritier au poste de ministre de la Défense. Il a en effet jeté son dévolu sur cet organisme qui comprend en son sein la tristement célèbre police religieuse – dont les mutawa’ font partie – en la privant de l’essentiel de ses fonctions. L’ensemble des prérogatives « policières » de la commission sont ainsi retirées. Celle-ci n’a plus le droit de vérifier l’identité des citoyens ni de les apostropher, ni même de les corriger physiquement et en public comme ce fut longtemps le cas dans le pays. Désormais, les membres de cette entité sont contraints de déposer plainte auprès de la police civile contre tout individu dont le comportement ou l’accoutrement vestimentaire serait contraire à l’interprétation drastique de la chari’aa par la commission.

Or, depuis quelques semaines, les mutawa’, qui avaient quasiment disparu des lieux publics, refont leur apparition dans plusieurs grandes villes du royaume. Reconnaissables à leur tenue vestimentaire particulière – généralement un thobe (abaya masculine blanche) qui s’arrête aux chevilles et une ghitra (keffieh rouge ou blanche) portée sans ‘igal (double cercle de cordons noirs) –, ils arpentent de nouveau les rues. Même s’ils n’ont pas, pour le moment, retrouvé leur panache et leur autorité d’antan, ils ne se privent plus de sillonner les routes à bord de leur 4x4 estampillé du logo de la commission. Haut-parleur à la main, ils rappellent aux commerçants qu’il est l’heure de la prière et qu’il faut donc fermer boutique. Ils sont également de plus en plus visibles dans les centres commerciaux, où ils avaient l’habitude de terroriser les femmes avant 2015, pour autant que leur tenue vestimentaire ne réponde pas aux stricts critères imposés par la commission. D’autre part, les entreprises en bâtiments reçoivent récemment des emails en provenance de la hay’a dans lesquels elles sont priées de respecter, lors de la construction d’un centre commercial ou d’un espace d’utilité publique, la ségrégation entre hommes et femmes. Des « recommandations » qui interviennent alors qu’un climat d’ouverture commençait à prendre l’Arabie d’assaut, certains nouveaux restaurants ayant même choisi d’abolir la traditionnelle séparation entre espaces de restauration destinés aux « familles » et ceux consacrés aux « hommes ».

Une première

Une atmosphère qui contraste ainsi singulièrement avec celle qui prévalait au même moment en 2017. En effet, en septembre dernier, ce n’est rien de moins qu’une nouvelle ère qui semblait s’ouvrir en Arabie saoudite, après des décennies d’obscurantisme. Le 23 septembre 2017, les Saoudiens assistent, incrédules, à la célébration en grande pompe de leur fête nationale à coups de feux d’artifice et de musique dans les rues. C’est une première dans le royaume. Car, pour le wahhabisme pur et dur, il n’y a en effet que deux raisons (religieuses) de célébrer quelque chose publiquement : la « petite » fête, c’est-à-dire l’Aïd el-Fitr qui marque la fin du mois du ramadan après un jeûne d’un mois, et la « grande » fête, comprendre l’Aïd el-Adha, qui commémore la force de la foi d’Ibrahim – Abraham dans la tradition judéo-chrétienne – à son Dieu, symbolisée par l’épisode où il accepte de sacrifier, sur l’ordre de Dieu, son unique fils Ismaïl – Isaac pour les chrétiens. C’est donc la première fois que les Saoudiens ont le droit de s’enthousiasmer et de célébrer en public un évènement séculier.

Également en septembre dernier, le roi Salman annonce que les femmes seront autorisées à prendre le volant dès juin 2018. Deux mois plus tard en novembre 2017, le prince héritier Mohammad ben Salmane – qui a pris ses fonctions en juin de la même année – lance en grande pompe Neom, présentée comme la ville high-tech du futur. Pour l’occasion, il se fait interviewer par une journaliste non voilée. Dans ses propos, une phrase qui sert de prélude aux changements qui vont suivre : son désir de mener désormais en Arabie « une vie normale », sous le signe d’un islam « modéré ». Au sein de la jeunesse saoudienne, l’euphorie est à son paroxysme avec l’annonce de la « réouverture » – terme utilisé par la propagande et la presse officielles – des salles de cinéma dès 2018. Dès lors, tout semble s’accélérer, et la Saudi Entertainment Authority (SEA) pilote désormais l’introduction dans le pays de spectacles grand public, jusque-là proscrits par les autorités religieuses du royaume. Les vacances officielles du printemps 2017 sont ainsi marquées par l’émergence d’une scène culturelle et de loisirs interdits sans précédent dans le royaume. La SEA a pour slogan : « Ne voyage pas durant ces vacances ». C’est là un message adressé à tous les Saoudiens qui choisissent de quitter le pays en masse à chaque période de vacances officielles.

Sujet tabou

Le bouillonnement culturel et sociétal est tel que tout paraît possible désormais. Juillet 2018 : en ligne de mire désormais, la fermeture des commerces cinq fois par jour pour marquer les 5 prières quotidiennes, scrupuleusement respectées par la branche wahhabite de l’islam. Or, la Vision 2030 de l’Arabie saoudite, adoptée le 25 avril 2016 et portée par le roi Salmane sur proposition de son prince héritier, comporte une section consacrée à la qualité de vie. Celle-ci sera citée par plusieurs sources officieuses comme justifiant un changement sur ce plan. Il s’agit là de sonder les réactions des ultraconservateurs dans le cas d’une éventuelle annonce d’un assouplissement de cette pratique. Autre sujet tabou qui tombe dans le domaine public durant l’été 2018, toujours dans l’incrédulité générale : le port de la traditionnelle abaya noire par les femmes. Le cheikh saoudien Abdallah al-Mutlaq affirme dans le cadre d’une émission télévisée – hebdomadaire, diffusée le vendredi, jour de prière, par la chaîne religieuse Nidaa al-islam – que les femmes saoudiennes ne sont pas obligées de la revêtir. Abdallah al-Mutlaq est un religieux de premier rang, membre de l’aréopage des grands oulémas d’Arabie et conseiller auprès du cabinet royal. Il explique en direct que « 90 % des femmes pratiquantes du monde musulman ne connaissent pas la abaya » et que l’important est de se vêtir « modestement ». « Il est nécessaire de ne pas faire peser sur les femmes l’obligation de porter une abaya », martèle-t-il.

Climat de flottement

Force est de constater qu’il n’y a pas encore eu de changement concernant ces deux points. Les commerces continuent de fermer leurs portes 5 fois par jour et les Saoudiennes ne se sont pas empressées pour le moment de raccrocher leur abaya. Le pouvoir en place tablait probablement sur l’ouverture des salles de cinéma et la généralisation de la conduite des femmes pour que le changement s’opère en douceur. Seulement, l’effroyable meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi a entre-temps eu lieu. Son impact sur le régime en place à Riyad n’a pas fini de se faire ressentir puisque Ankara n’a pour l’heure pas dit son dernier mot, mais cela aura suffi pour affaiblir Mohammad ben Salmane tant sur le plan international qu’en interne. Et cela aura aussi suffi aux ultraconservateurs pour s’engouffrer dans le climat de flottement et d’inquiétude qui règne aujourd’hui à Riyad, alors que les rumeurs d’un éventuel « remplacement » de MBS vont bon train, et pour tenter d’imposer à nouveaux les règles d’un islam rigoriste. Et le gel de l’octroi des permis de conduire aux femmes en est un autre signe. Des informations provenant de plusieurs sources non officielles font récemment état de la mise en place de critères discrétionnaires qui empêchent, chaque jour un peu plus, un nombre croissant de Saoudiennes et d’expatriées d’accéder au précieux sésame qui leur permettra de prendre le volant.



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