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Armées étrangères en Afrique : les Africains spectateurs des jeux d’influences entre les grandes puissances

Walid Abdelbari

L’attaque de ce dimanche 1er juillet à Gao, Mali, contre un convoi de l’opération française Barkhane et de soldats maliens ayant fait 4 morts civils et 31 blessés, vient rappeler une réalité parfois oubliée : les forces militaires étrangères sont de plus en plus présentes en Afrique et le terrorisme toujours aussi actif.

Depuis le début de la crise malienne de 2012 et la prolifération des groupes extrémistes dans le Sahel et sa région périphérique, cette présence militaire étrangère s’est étendue à d’autres régions en Afrique pour inclure des troupes au sol actives, avec l’installation d’une trentaine de bases logistiques et militaires sur une zone s’étendant du Golfe de Guinée jusqu’à la corne de l’Afrique en passant par le Sahel.

Cette présence militaire grandissante, qui trouve une justification officielle dans la lutte contre l’extrémisme violent et la piraterie maritime, reflète aussi un jeu d’influence auquel se livrent aussi bien des puissances occidentales telles les États-Unis et la France, que des pays émergents comme la Chine, l’Inde et la Russie.

Face à cela, les États africains et l’Union africaine, fortement dépendants de l’aide extérieure sur le plan militaire, peinent à prendre en charge les défis sécuritaires du continent de manière autonome.
La France, principale force militaire étrangère en Afrique

La France, qui a conservé de puissants intérêts en Afrique après les indépendances dans les années 1960 grâce au système de la Françafrique, est, par le nombre de soldats déployés sur le continent, la première force militaire étrangère présente dans 11 pays africains totalisant près de 6000 militaires.

La force française la plus importante en Afrique est stationnée à Djibouti avec 1450 militaires comprenant des forces aériennes et maritimes dotées d’importants moyens matériels dans une zone stratégique d’où ils peuvent se projeter en l’Afrique de l’Est, au Moyen-Orient et dans l’océan indien où la France possède des départements d’outre-mer tels que l’île de la Réunion et Mayotte.

La Côte d’Ivoire est le second pays à abriter le plus de soldats français avec 900 militaires puis vient le Gabon avec 350 militaires, suivi du Sénégal et de la Centrafrique en quatrième position, avec 350 militaires chacun.

L’opération Barkhane qui comprend 4000 militaires est quant à elle déployée dans 5 pays à savoir le Tchad, où se concentre l’essentiel des forces françaises de cette opération, mais aussi le Burkina Faso, le Niger, la Mauritanie et le Mali. Cette opération est dotée de moyens terrestres et aériens et disposent de plusieurs bases dont deux au Niger, Aguelal et Madama, qui se trouvent près de l’Algérie.

La France maintient également des bâtiments militaires navals dans le Golfe de Guinée, en Afrique de l’Ouest, qui patrouillent des côtes-nord du Sénégal jusqu’aux frontières maritimes sud de l’Angola.

Ce dispositif naval, appelé « Mission Corymbe » est destiné à préserver les intérêts économiques français dans la région et complémente les dispositifs déjà déployés en Afrique de l’Ouest.
Les armées occidentales présentes en Afrique

Les États-Unis sont la deuxième puissance militaire étrangère présente en Afrique par le nombre de soldats et de bases militaires.

Les États-Unis y déploient essentiellement des forces d’intervention rapides (Gabon, Ghana, Ouganda, Centrafrique, République démocratique du Congo et Somalie) mais surtout des bases aériennes pour les drones comme au Cameroun, au Kenya, au Seychelles et au Tchad.

Les États-Unis disposent également d’une base aérienne au Niger couvrant tout le Sahel qui fonctionne en complémentarité avec un site militaire américain à Ouagadougou au Burkina Faso, chargé de la surveillance et du renseignement dans tout l’espace sahélien.

La plus grande concentration de militaires américains sur le continent se trouve à Djibouti où les États-Unis ont leur commandement militaire pour l’Afrique, le fameux Africom. Cette force de 4000 soldats est la seule base permanente américaine en Afrique.

Le Royaume-Uni a une unité permanente au Kenya chargée de la formation alors que des forces spéciales britanniques avec des moyens aéroportés sont stationnées au Mali, pas loin de la frontière algérienne, avec pour mission de lutter contre l’insécurité dans le Sahel.

L’Allemagne dispose quant à elle d’une base aérienne au Niger qui appuie le personnel militaire allemand de la Mission des Nations unies au Mali où un détachement allemand est aussi déployé pour des missions de renseignement, de reconnaissance aérienne et de soutien logistique.

La Belgique déploie au Mali 90 soldats chargés de la sécurité des instructeurs européens activant pour la Mission européenne d’entraînement dans ce pays.

L’Italie qui dispose d’une base militaire en Libye à Misrata où sont stationnés 300 soldats, et une base maritime à Tripoli avec 400 soldats, peut utiliser l’espace aérien et les eaux territoriales libyennes. Des gardes corps italiens assurent la sécurité du Premier ministre libyen. L’Italie tout comme l’Espagne, dispose aussi de bases militaires à Djibouti.

Le Japon est aussi présent militairement en Afrique. Il stationne 180 soldats à Djibouti où il compte agrandir sa base pour garder un œil sur la Chine.

Concernant les forces navales, 16 pays européens ont déployé des bâtiments de guerre dans le cadre de la force navale européenne (Eunavfor) au large de la Somalie, dans le Golfe d’Aden et dans l’océan indien pour sécuriser ce secteur stratégique dans les routes commerciales internationales où les navires commerciaux subissent, depuis un certain nombre d’années, des actes de piraterie.
Les armées des pays émergents en Afrique

Depuis un certain nombre d’années, d’autres pays tels que la Chine, l’Inde, la Russie, mais aussi ceux des pays du Golfe comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ont commencé à installer des forces militaires, principalement dans la Corne de l’Afrique.

La Chine a installé sa première base militaire à l’étranger à Djibouti qui devrait accueillir près de 10 000 militaires en 2026 dans ce qui sera un avant-poste chinois en Afrique.

L’Inde avait déjà installé dès 2007 une station d’écoute à Madagascar pour observer les déplacements de navires et écouter les communications dans l’océan indien. L’Inde va aussi construire une base navale aux Seychelles dans le cadre de la lutte contre la piraterie mais aussi pour surveiller la Chine.

La Turquie a aussi mis sur pied une base militaire en Somalie pour entraîner le personnel militaire de ce pays.

L’Arabie saoudite, qui est à la tête d’une coalition arabe contre la rébellion houthie au Yémen, projette de construire une base à Djibouti pour les besoins de ses opérations.

Les Émirats arabes unis (EAU), eux, aussi engagés aux côtés de l’Arabie saoudite au Yémen, ont lancé la construction d’un port en eau profonde et d’une piste pour des avions de transport militaires, qui constituent une base logistique pour les opérations des Émirats aux Yémen.

Les Émirats ont aussi stationné des avions de combat en Libye pour appuyer l’armée nationale libyenne du maréchal Haftar dans sa lutte contre les terroristes.

En Somalie, les EAU contribuent à la formation et à l’équipement des forces anti-terroristes des services de renseignement somaliens. Ils y apportent aussi un appui à la police maritime du Puntland pour intercepter des armes destinées aux rebelles houthis. Au Somaliland, les EAU ont signé un bail de 30 ans pour une base navale et aérienne au niveau du port de Berbera.

La Russie a un contingent de 200 soldats en Centrafrique où elle assure, depuis mars dernier, la protection rapprochée du président centrafricain. Elle forme aussi des bataillons de l’armée centrafricaine et a livré un stock d’armes de guerre à ce pays sous embargo à cause de la guerre civile après l’obtention d’une dérogation du Conseil de sécurité des Nations unies.
Lutte contre le terrorisme et contrôle des migrations

La présence grandissante de troupes étrangères sur le sol africain est allée de pair avec la multiplication des organisations terroristes dans la région du Sahel, comme Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), Boko Haram dans le Nord du Nigéria, El Mourabitoun (fusion entre l’ex-Mujao et Signataires par le sang), l’État islamique dans le grand Sahara, entre autres groupes armés.

Si la mission principale des forces étrangères dans la région est la lutte anti-terroriste, force est de constater que la situation ne s’est pas beaucoup améliorée sur le terrain.

Les espaces sahéliens, et sahariens en général, sont plus que jamais en proie au terrorisme et aux trafics en tous genres allant de la drogue à la traite d’êtres humains.

Idem dans la Corne de l’Afrique où les États-Unis mènent régulièrement des frappes contre les Shebab somaliens, un groupe extrémiste bénéficiant d’un ancrage social et territorial assez fort dans certaines parties du pays.

La lutte contre la piraterie est aussi une autre raison de la présence de ces troupes notamment dans la région de la Corne de l’Afrique qui est un carrefour à cheval entre l’Afrique, le Moyen-Orient, l’océan indien et l’Asie.

Le phénomène de la piraterie affecte l’une des routes commerciales les plus empruntées du monde entre l’Afrique, l’Europe et l’Asie, ce qui a poussé à la création du Groupe de contact sur la piraterie au large des côtes somaliennes (GCPSC) et la force navale européenne (Eunavfor).

Malgré cela, la piraterie a connu une recrudescence à partir de 2017. Ce phénomène affecte aussi le Golfe de Guinée et l’Afrique de l’Ouest où les attaques contre les navires marchands et les pétroliers ont connu une hausse de 75% entre 2015 et 2016.

Cependant, tous les pays occidentaux ne sont pas uniquement intéressés par la lutte contre le terrorisme ou la piraterie.

Des pays tels que l’Allemagne et l’Italie sont guidés par des motivations liées au contrôle de la migration. La décision du gouvernement italien, en décembre dernier, d’envoyer des troupes au Niger pour lutter contre le terrorisme, semble plus concerner le contrôle des flux migratoires. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, plus de 75% des migrants et des réfugiés arrivés en Italie en 2017 ont pour la plupart transité par le Niger.
Préservations des intérêts économiques et jeux d’influence géostratégiques

Le Sahel, le Golfe de Guinée et plus largement l’Afrique de l’Ouest constituent une région extrêmement riche en ressources naturelles tels que le pétrole, le gaz, l’uranium, le cobalt, le plutonium, la bauxite, le phosphate, le manganèse et même le diamant.

La région est le théâtre d’une rivalité croissante entre les puissances pour leur approvisionnement en ressources minières.

La forte demande chinoise en ressources minières a accentué l’intérêt de beaucoup de puissances pour les ressources de la région avec en première ligne la France et les États-Unis mais aussi le Canada et les pays du Golfe qui se tiennent en embuscade.

Par exemple, au Mali, troisième producteur d’or en Afrique, la France a laissé place aux entreprises anglo-saxonnes.

Au Niger, quatrième producteur mondial d’uranium où la société française Areva exploite l’uranium nigérien quasiment sans partage depuis 40 ans, la Chine est venue concurrencer l’ancienne puissance coloniale en 2007.

Les présences militaires française et américaine dans la région participent d’une réelle rivalité entre les deux puissances pour la sécurisation de leurs approvisionnements en ressources naturelles.

D’ailleurs le dispositif français Barkhane au Sahel, au-delà de sa mission anti-terroriste, sert aussi à surveiller la région afin de sécuriser l’épicentre des intérêts français dans la région qu’est l’uranium nigérien, vital pour l’industrie nucléaire française.

Mais c’est dans la Corne de l’Afrique que le jeu d’influence entre puissances est le plus parlant.

Cette région, éminemment stratégique du fait qu’elle se trouve sur les routes commerciales maritimes entre l’Europe, l’Afrique, le Moyen-Orient, le sous-continent indien et l’Asie, accueille les bases militaires de 7 pays (États-Unis, Chine, Italie, France, Allemagne, Japon, Espagne et bientôt l’Arabie saoudite).

La Chine, premier partenaire commercial de l’Afrique avec 149,2 milliards de dollars d’échanges en 2016 (56,9 milliards d’importations et 92,3 milliards d’exportations chinoises), veut être en mesure de contrer une quelconque menace sur ses liens commerciaux avec le continent dont elle importe énormément de matière première.

L’Inde, qui est aussi devenu un partenaire économique important de l’Afrique (75 milliards de dollars d’échange en 2015 contre 1 milliard en 1995), veut aussi se placer sur le continent tout en gardant un œil sur son rival chinois.

La Russie, en retrait en Afrique depuis la chute de l’Union soviétique, voudrait également reprendre pied sur le continent.

Les puissances occidentales, et surtout les États-Unis, ont peur de perdre davantage d’influence en Afrique au profit de la Chine.

Ce jeu d’influence auquel s’adonnent les puissances étrangères sur le continent et qui se traduit par une présence militaire accrue, est favorisé par la faiblesse des armées africaines qui les abritent.

L’Union africaine (UA), qui n’a pas de force militaire propre, est quant à elle totalement hors-jeu.
Une Afrique dépendante militairement

La multiplication des forces militaires étrangères en Afrique s’explique en partie par la faiblesse des armées africaines incapables d’assurer la sécurité sur leurs propres territoires.

À l’exception de quelques pays des régions concernées par le terrorisme, comme l’Algérie, le Cameroun, le Nigéria ou l’Égypte, les autres pays tels que le Mali, le Niger et la Somalie doivent faire appel à des forces étrangères à l’Afrique pour faire face au terrorisme.

L’UA, dont le budget est dépendant à près de 75% de l’aide étrangère, n’a pas non plus les moyens de compenser les faiblesses des armées africaines.

Mêmes ses opérations de maintien de la paix sur le continent sont dépendantes de l’aide des partenaires étrangers à l’Afrique.

L’UA voudrait bien contrôler l’activité militaire étrangère ou du moins jouer un rôle de coordination, et disposer d’une vue d’ensemble de toutes ces activités militaires sur le continent mais elle n’a tout simplement pas la capacité de le faire.

Il se pourrait même qu’Addis Abeba ne connaisse même pas l’ampleur de l’expansion militaire sur le continent, comme en Somalie et en Libye, mettent en œuvre des agendas qui ne sont pas forcément ceux du continent.

L’UA possède bien une Architecture de paix et de sécurité africaine (APSA) instituant une Force africaine en attente (FAA), mais celle-ci n’est jamais entrée en phase d’opérationnalisation, faute de financements nécessaires, encore une fois.

Cette FAA devait être formée de 5 brigades interarmes ayant chacune un commandement propre issu des cinq communautés régionales du continent : Afrique du Nord, de l’Ouest, de l’Est, centrale, australe.

Ces brigades, avec un effectif total de 6000 militaires, devaient être constituées d’unité de cavalerie blindée, d’infanterie, d’artillerie, de forces spéciales, génie, train, d’unités médicales ainsi que de gendarmes et d’une police militaires.

En plus d’une brigade d’attente, chaque communauté régionale devait avoir un quartier général doté d’une cellule de planification.

Ces brigades des forces d’attente régionales devaient aussi fournir 2500 hommes chacune pour des forces d’action rapide qui puissent être déployées rapidement en cas de besoin.

Les FAA ne permettraient pas seules de régler tous les défis sécuritaires du continent mais elles devraient au moins permettre aux Africains d’y répondre de manière plus autonome et de contrer la présence de plus en plus nombreuse des forces militaires étrangères sur le continent.



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