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DE LA GUERRE COMMERCIALE, À LA GUERRE MONÉTAIRE, À LA GUERRE MILITAIRE

Robert Bibeau

Peu d’économistes savent qu’une guerre commence par une échauffourée commerciale, se poursuit en escarmouche monétaire, se complique par des altercations politiques et diplomatiques, et dégénère en affrontement militaire.

DE LA GUERRE COMMERCIALE, À LA GUERRE MONÉTAIRE, À LA GUERRE MILITAIRE
Peu d’économistes savent qu’une guerre commence par une échauffourée commerciale, se poursuit en escarmouche monétaire, se complique par des altercations politiques et diplomatiques, et dégénère en affrontement militaire. L’économiste Nick Beams observe que : « Le président américain Donald Trump a fait un pas important vers le déclenchement d’une guerre commerciale internationale en imposant un tarif douanier de 25 % sur les importations d’acier et de 10 % sur l’aluminium. Ces mesures rappellent la loi Smoot-Hawley de juin 1930 qui avait joué un rôle important dans les conflits économiques, et finalement militaires, de la décennie suivante. » (1) Quelques jours plus tard, le Président en remet et menace d’imposer des droits compensatoires antidumpings de 22% sur le papier journal canadien, un produit que les États-Unis produisent de moins en moins (2). Encore quelques jours et le « possédé » de la Maison-Blanche menace la Chine, son principal concurrent, son principal fournisseur, et son principal créancier, de tarifs douaniers « punitifs ». (3) L’observation de Nick Beams permet de comprendre le sens de ces menaces décriées par ses concurrents et par ses alliés.

Ces annonces belliqueuses font suite à l’ouverture de plusieurs ententes de libres-échanges qui loin de manifester des velléités isolationnistes visent à faire pression pour la renégociation de ces traités à l’avantage du capital étatsunien comme nous l’avons souligné dans notre dernière publication (ici). De fait, Donald Trump, en bon majordome du capital, signera plus d’accords commerciaux que ses prédécesseurs, car il en va de la survie de l’Amérique. (4)

L’ARTICLE EST DISPONIBLE SUR LE WEBMAGAZINE http://www.les7duquebec.com/7-au-front/de-la-guerre-commerciale-a-la-guerre-monetaire-a-la-guerre-militaire/

Analysons quelques déclarations visant à justifier ce chantage commercial. Le Président américain déclare : « Quand on en arrive à un point où notre pays ne peut plus produire d’aluminium et d’acier, alors c’est que l’on a pratiquement plus de pays ». Trump a raison de se plaindre du sort de l’industrie des États-Unis, mais produire de l’acier est-ce le rôle dévolu au capital financier dans le procès de mondialisation ?

Auparavant Trump avait souligné que : « en guerre on ne peut pas acheter notre acier du pays contre lequel on se bat », ce qui est exact et cela constitue un aveu belliqueux non sollicité. Doit-on en conclure, comme Nick Beams, que le Pentagone se prépare à la guerre mondiale suite au dévoilement de sa nouvelle doctrine militaire ? (5) Nous y reviendrons.

La hausse des tarifs douaniers stoppera-t-elle la désindustrialisation de l’Amérique ? Rien n’est moins certain de l’avis du PDG d’un trust industriel qui déclare : « Les augmentations massives des tarifs douaniers augmenteront les coûts pour des industries américaines essentielles – l’automobile, la machinerie, la construction, l’énergie et bien d’autres. Ce sont des secteurs importants, et l’effet négatif dépassera de loin les bénéfices. » Un autre magnat de l’industrie ajoute : « Le secteur industriel américain, et en particulier les compagnies en aval qui utilisent de l’acier et de l’aluminium, emploie bien plus d’Américains que l’industrie sidérurgique et elles seront directement affectées ». Suite à ces annonces la bourse américaine a réagi : « l’indice Dow Jones Industrial Average a chuté de 420 points – le troisième jour successif où il y a eu un déclin de plus de 300 points – ainsi que des chutes notables d’autres indices, effaçant pratiquement tous les gains de l’année. »

Les effets de la mondialisation sur l’accumulation du capital.

Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, avant la plus récente vague de mondialisation, la comptabilité des flux économiques de capitaux internationaux s’établissait sur une base nationale (pays par pays). Pour « s’enrichir », le grand capital « national » devait tenter de réduire ses importations et d’augmenter ses exportations puisque l’échange de biens, de services et d’actifs se faisait d’une entreprise à une autre, impliquant un transfert de capitaux – de « richesse » ou de valeur (valeur ajoutée ou plus-value) –. La mondialisation et la relocalisation des entreprises, répondant à des impératifs de productivité et de profitabilité, ont rendu cette comptabilité nationale caduque. Depuis les années quatre-vingt-dix, les capitalistes calculent en termes de « chaine de valeur ». Ainsi, la localisation géographique d’une usine de production-transformation ou d’une entreprise de services n’a plus d’importance puisque l’échange de marchandises ne signifie pas nécessairement le transfert de « richesses » (capital, valeur ajoutée ou plus-value) d’une entreprise à une autre, mais plutôt d’une filiale à une autre.

La plupart des échanges se produisent d’une filiale à une autre de la « chaine de valeur » de reproduction-valorisation du capital d’une vaste entreprise multinationale verticale (trust) ou horizontale (monopole) pour laquelle les législations et les juridictions nationales sont des entraves qu’elle cherche à abolir ou à pervertir (corruption, paradis fiscaux). C’est ici que s’inscrit la mission des larbins politiciens pour aplanir toutes contraintes à la circulation du capital. Pour l’investisseur, détenteur de dix-millions d’actions de la firme Apple ou Amazon il importe peu que son dividende de 10 pour cent sur investissement origine de la filiale chinoise, du Bangladesh, de France ou de la maison mère en Californie si cette délocalisation est la condition de ce rendement. Si l’action d’Apple ou d’Amazon valorise de 10% à la bourse l’actionnaire ne saura dire qu’elle « nation » est responsable de quelle portion de cette valorisation. À l’évidence la comptabilité d’entreprise est désormais la seule qui rend compte de l’accumulation de richesse sous la mondialisation. (6)

Dans ce monde capitaliste « unipolaire », parce que mondialisé, les PME, les agents financiers, et les politiciens « protectionnistes-nationalistes-isolationnistes » doivent comprendre que les entités nationales interdépendantes sont soumises aux courants commerciaux internationaux, et n’ont d’autre choix s’ils abandonnent une alliance (une bannière dirait un marchand) que de s’arrimer à une autre alliance (un autre bloc ou une autre bannière) pour ne pas être exclu de la chaine de productivité et de profitabilité internationalisée. C’est la raison pour laquelle les pays de l’Europe de l’Est ont rallié l’Union européenne sans tarder après l’effondrement de l’Union Soviétique.

La crise économique cyclique et systémique

La question n’est pas de savoir à quel bloc ou à quelle alliance un pays adhère, ni même la hauteur de la « ristourne » que l’adhérant national sacrifie à sa bannière, le drame contemporain c’est que toutes les bannières s’écroulent parce qu’elles sont toutes interreliées, toutes basées sur le même modèle financier alambiqué, toutes fondées sur le même mode de production moribond.

Si l’on considère les graphiques de la dette cumulative mondiale, de l’indice Dow Jones, de l’or et des obligations gouvernementales, on constate que la « folie douce » (l’utilisation de la planche à billets pour relancer l’économie) a commencé à envouter l’économie dans les années 1990-1995, avec des courbes qui grimpent à la verticale à une vitesse hallucinante. « La dette mondiale était de 30.000 milliards de dollars en 1994 ; elle s’élève, aujourd’hui, à 250.000 milliards de dollars. Le PIB de l’économie réelle est le seul graphique qui se traine lamentablement vers le bas à un rythme trop lent. Cela sent donc à plein nez le chaos et l’écroulement des actions à venir. » (7)

« La dette mondiale s’élève donc à 250.000 milliards de dollars ; les engagements non provisionnés dans les bilans des entreprises représentent un montant équivalent ; quant aux produits dérivés des banques dans le monde, ils atteignent le montant faramineux de 1.500.000 milliards de dollars, soit un passif global de 2 millions de milliards de dollars US. Le PIB mondial (l’actif) s’élevant à 80.000 milliards de dollars, il en résulte que le passif mondial représente 2.500 % du PIB international. » (8)

Le marché spéculatif des produits dérivés

Plus gigantesque qu’en 2008, le marché des produits dérivés représente aujourd’hui 1.070 fois la valeur de l’or détenu par l’ensemble des banques centrales dans le monde, soit 1.400 milliards de dollars. Les fonds propres de la Deutsche Bank, JP Morgan Chase et Citibank représentent respectivement seulement 0,15 %, 0,6 % et 0,5 % de leurs engagements sur les marchés des produits dérivés. (9)

Qui peut imaginer un instant que ce passif cumulatif pourra un jour être remboursé ou alléger pour laisser émerger la reprise économique espérer ?

Pétroyuan contre pétrodollar

Voici que différentes puissances économiques (entreprises et gouvernements, indifféremment) cherchent une porte de sortie avant l’apocalypse. Depuis dix ans l’Iran subit les pressions des États-Unis non pas pour son opposition à Israël, comme le proclame les géostratèges « israélites », mais parce que ce pays fut le premier à mener des pourparlers pour sortir de l’arnaque des pétrodollars. Cependant, l’Iran n’avait pas la puissance suffisante pour entamer le monopole du dollar sur le marché mondial. L’Irak et la Libye ont payé cher leur témérité. La France et l’Arabie Saoudite – autres pays ayant jonglé avec cette éventualité – ont vite déchanté et rejoint les rangs des pays soumis. Mais voici que la Chine relance le projet de monnaies alternatives pour les échanges internationaux. Il faut savoir que la valeur du dollar dépend largement de son utilisation en tant que moyen de règlement du pétrole. Lorsque cela disparaîtra, nous assisterons à une dévaluation du dollar.

Le pétrole est le marché des matières premières le plus important et le plus stratégique. Comme le montre la Figure 1, le pétrole éclipse toutes les autres matières premières.

Figure 1



Retour en 2015, lors de la dernière des tentatives de la Chine de déloger le pétrodollar. Gazprom Neft, le troisième producteur de pétrole russe a décidé d’emboiter le pas. L’Iran a suivi la même année, utilisant le yuan et d’autres devises pour la vente de son pétrole. Au cours de la même année, la Chine a mis de l’avant la Route de la soie, tandis que le yuan commençait à s’implanter sur les marchés européen et américain suite aux déficits du commerce étatsuniens (Figure 2).


Figure 2


Mais en 2015 le pétrodollar pouvait encore résister parce que les importations de pétrole de la Chine étaient modestes. (10) Le marché pétrolier est si énorme qu’il sert de référence au commerce international. Si les pays utilisent déjà le dollar pour acheter leur pétrole, il leur est facile d’utiliser le dollar pour les autres échanges internationaux. En plus des ventes de pétrole, le dollar américain est utilisé dans 80% des transactions internationales. Cela donne aux États-Unis un levier économique incomparable. Ils peuvent sanctionner ou exclure pratiquement n’importe quel pays du système financier basé sur le dollar américain. Par extension, ils peuvent également isoler n’importe quel pays de la majorité du commerce international. C’est d’ailleurs la tactique que l’Amérique utilise contre la Russie ce qui perturbe davantage Moscou que la guerre dans le Donbass ukrainien, la guerre en Syrie ou la guerre génocidaire au Yémen.
Cependant, les choses changent dans le mauvais sens pour la Maison-Blanche. Tant que l’Amérique générait de 40% à 50% des échanges internationaux, elle était bien placée pour imposer sa devise à ses fournisseurs et à ses clients. Depuis 2015 la Chine est devenue le premier consommateur mondial de pétrole, conséquence combinée de sa croissance économique et des mesures d’autarcie programmées par l’Amérique désireuse de se dégager de l’emprise de ses fournisseurs (Figure 3). (11) La Chine est déjà le premier producteur d’acier, d’aluminium, et d’une foule d’autres produits essentiels dans une économie industrielle. Enfin, les capitalistes chinois sont les premiers commerçants du monde. Tout ceci place la Chine en capacité d’imposer la devise de son choix pour ses transactions. D’autant mieux que les déboires de l’économie américaine en débandade présage d’une dévaluation du dollar. La dévaluation du dollar signifiera que tous les détenteurs de pétrodollars seront floués et verront leur fortune s’évaporer, aussi sont-ils nombreux à chercher à s’en débarrasser.

Figure 3


Pourtant, Donald Trump comprend que s’il entrave le commerce mondial non seulement il n’améliore pas le bilan commercial de l’Amérique, mais il précipite la dévaluation du dollar. Mais n’est-ce pas la mission qu’il a reçue ? Vous comprenez maintenant pourquoi il s’entoure de faucons et de va-t-en-guerre et pourquoi il adresse des menaces à ses concurrents et à ses alliés pour les intimider.

Le round final

Comme nous l’avons prédit dans notre récent ouvrage « La démocratie aux États-Unis ». Donald Trump a été placé derrière le bureau ovale pour réaliser ce que « popette » Obama a été incapable d’accomplir, hausser les taux d’intérêt et jeter des millions d’Américains surendettés sur le pavé. Or, voici que Jay Powell (Présidente de la FED) vient d’augmenter de 0,25 % les taux d’intérêt aux États-Unis et elle envisage de les augmenter encore trois fois en 2018. Pourtant « La dette des ménages est excessive par rapport à leurs revenus et le marché immobilier trop cher n’est qu’une bulle de plus. Le pouvoir d’achat des ménages américains est même inférieur de 6 à 7 % à celui de 2008. » (12) C’est que la FED n’a pas le choix si elle veut rapatrier les capitaux au pays et éviter la surchauffe de l’économie elle devra hausser le « prime rate ». Si elle ne le fait pas c’est l’économie américaine qui s’effondre et si elle le fait c’est l’économie américaine qui s’effondre… Ainsi vont les lois imparables de l’économie politique capitaliste.




NOTES

1. http://www.les7duquebec.com/7-dailleurs-2-2/le-krach-aura-lieu-des-cygnes-noirs-de-partout/ et http://www.les7duquebec.com/7-de-garde-2/la-prochaine-crise-systemique-est-deja-la/
2. http://www.journaldemontreal.com/2018/03/13/les-etats-unis-imposent-un-droit-de-douane-pour-le-papier-journal-canadien
3. « Pour autant, en dépit d’un élan résolument protectionniste, le solde chroniquement déficitaire des échanges de biens et de services avec le reste du monde a atteint 566 milliards de dollars en 2017, soit une hausse de 12,1 % sur un an, sous l’effet de l’appétit des consommateurs américains, friands de marchandises bon marché en provenance de l’étranger. » https://www.capital.fr/economie-politique/trump-reitere-ses-menaces-commerciales-contre-la-chine-et-la-coree-du-sud-1271971
4. Robert Bibeau. La démocratie aux États-Unis (les mascarades électorales) (2018). L’Harmattan. http://www.les7duquebec.com/7-au-front/la-democratie-aux-etats-unis-les-mascarades-electorales/
5. http://www.les7duquebec.com/7-au-front/la-nouvelle-politique-militaire-des-etats-unis-attention-danger/ et http://www.les7duquebec.com/7-de-garde-2/la-guerre-commerciale-prealable-a-la-guerre-militaire/
6. https://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/l-effarante-chasse-aux-sorcieres-202426
7. http://www.les7duquebec.com/7-dailleurs-2-2/le-krach-aura-lieu-des-cygnes-noirs-de-partout/
8. http://www.bvoltaire.fr/marche-produits-bancaires-derives-hyper-casino-dont-banque-va-sauter/
9. http://www.bvoltaire.fr/marche-produits-bancaires-derives-hyper-casino-dont-banque-va-sauter/
10. http://lesakerfrancophone.fr/petrodollar-changement-de-donne et http://www.les7duquebec.com/actualites-des-7/la-chine-detronera-le-petrodollar/
11. https://reseauinternational.net/la-chine-a-quelques-jours-de-detroner-le-petrodollar/
12. http://www.bvoltaire.fr/marche-produits-bancaires-derives-hyper-casino-dont-banque-va-sauter/



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