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Khashoggi : pourquoi l’Arabie saoudite l’a tué ?

Walid Sharara

C’est sa proximité avec le prince Turki Al-Faysal et les élites occidentales qui a coûté la vie au journaliste saoudien

L’horreur du crime commis par le régime saoudien sur l’écrivain, journaliste, conseiller politique et homme chargé des missions spéciales, Jamal Khashoggi, ne doit pas faire oublier ses causes et circonstances, ni les conséquences politiques et médiatiques au niveau international. Les condamnations, qui incluent parfois de violentes attaques contre le régime saoudien sans précédent depuis les attentats du 11 septembre 2001 de la part de personnalités politiques et de médias influents en Occident, et parlent de l’aventurisme du Prince héritier Mohammed Ben Salman et de son incapacité à diriger, n’apportent rien de nouveau en ce qui concerne les circonstances et conséquences du crime.

L’aventurisme seul suffit-il à expliquer le comportement de Ben Salman et de son équipe, et le fait qu’il ait assassiné Khashoggi dans l’enceinte de l’ambassade saoudienne à Istanbul au vu et au su de tous ? Ce dernier a-t-il été tué seulement parce qu’il était un journaliste ou un opposant ayant osé critiquer franchement les politiques intérieures et extérieures du Prince héritier ces derniers temps ? Ou bien les motifs du crime sont plus graves que cela pour le commanditaire ? L’assassinat d’un journaliste ou d’un opposant ordinaire au régime saoudien devait-il provoquer un flot de condamnations comme c’est le cas actuellement, ou juste des condamnations d’Amnesty International et autres organisations de défense des droits de l’homme ? Pour y répondre et essayer d’entrevoir une issue à la crise actuelle, il faut revenir au contexte général dans lequel s’est déroulé ce crime ainsi que sur la personnalité de la victime et son rôle, sans oublier les dangers qu’il représentait pour l’équipe qui gouverne actuellement l’Arabie saoudite après son coup d’état.
Une équipe sous haute tension après le coup d’état

Avant l’assassinat de Khashoggi, qui est à tous les points de vue un scandale à « l’ère numérique » caractérisé par des progrès spectaculaires dans les outils de surveillance et d’écoute ainsi que par la vitesse des flux d’information qui naviguent librement par différents supports, le Prince héritier d’Arabie saoudite avait réussi à se forger une image de réformateur chez de nombreuses élites et dans l’opinion publique grâce à une campagne médiatique qui lui a coûté des dizaines de millions de dollars. Cette campagne a mobilisé des personnalités politiques « respectées », des institutions médiatiques « prestigieuses » et de nombreuses entreprises de relations publiques. Seul un petit nombre de journalistes et d’analystes a prêté attention à ce qu’il se passait vraiment dans les coulisses des palais royaux, les prisons du royaume et au Yémen voisin, où le « grand réformateur » menait une guerre d’agression sanglante afin de renforcer son pouvoir.

Mohammed Ben Salman, sous le patronage de son père, a mené un véritable coup d’état qui a changé la nature du régime saoudien et a mis en place une nouvelle légitimité politique basée sur la monopolisation par un seul pôle de la famille royale des rênes du pouvoir et de ses prérogatives, au point que certains observateurs ont parlé de la fin du royaume saoudien et du début du royaume salmanien. Avant le coup d’état, le régime saoudien était en partie multipolaire, avec un groupe de princes influents à la tête des différentes institutions politiques, sécuritaires et militaires de l’Etat. Ils participaient à la prise de décision politique et cela était très important dans le réseau puissant et profond de relations tissées avec les alliés du Royaume. Parmi ceux-ci, il y a des princes qui ont joué un rôle décisif dans la politique extérieure et sécuritaire du Royaume comme Turki Al-Faysal, Mohammed Ben Nayef, Muqrin Ben Abdelaziz et Saoud Al-Faysal. Mais le Prince héritier n’a pas hésité à arrêter un grand nombre de ces princes et les hommes d’affaires qui leur étaient liés, ainsi que des personnalités politiques possédant des liens organiques avec certains anciens pôles du pouvoir. Il les a torturés et humiliés afin d’arracher leur loyauté et mettre la main sur une bonne partie de leur fortune. C’est dans ce cadre qu’est intervenue l’arrestation du Premier ministre libanais Saad Hariri et l’on ne peut comprendre la décision de Khashoggi de quitter l’Arabie saoudite pour se réfugier aux Etats-Unis et commencer à critiquer publiquement la nouvelle équipe au pouvoir que dans ces circonstances. La violence excessive utilisée par cette équipe envers ses adversaires montre qu’elle a peur de ne pas pouvoir mener à terme son coup d’état en vidant les institutions des éléments fidèles aux anciens pôles et en coupant leurs canaux de communication avec des parties occidentales et américaines influentes. Il ne fait aucun doute que Khashoggi incarnait l’un de ces canaux.
Khashoggi et ses nombreux talents

Certains parmi ceux qui avalent consciemment ou inconsciemment le récit que l’Occident tient sur lui-même considèrent que la campagne de condamnation à laquelle on assiste aujourd’hui est « une prise de conscience mondiale » face à cette violation des droits de l’homme les plus élémentaires. Quand ils auront retrouvé leur calme, il se rappelleront forcément les catastrophes que vivent les peuples de notre région à cause des politiques américaines, israéliennes et occidentales soutenues de manière inconditionnelle par une partie de ceux qui font semblant de pleurer Khashoggi, comme le sénateur américain Lindsey Graham et autres ! Jamal n’était pas un simple journaliste ou opposant. Il avait des liens étroits avec le prince Turki Al-Faysal, ancien chef des services de renseignement militaires saoudiens et parrain du djihad afghan contre les Soviets aux côtés de la CIA et des services secrets pakistanais. Ce lien fort entre les deux hommes a perduré après la guerre en Afghanistan et Khashoggi était un des principaux conseillers d’Al-Faysal quand ce dernier a été nommé ambassadeur de son pays en Grande-Bretagne entre 2001 et 2005, puis aux Etats-Unis entre 2005 et 2007. Durant cette période, il s’est distingué comme un des principaux journalistes saoudiens proches des cercles du pouvoir. Il était de ceux qui savaient s’adresser aux élites et à l’opinion publique occidentales avec un langage politique moderne mêlant les grands intérêts stratégiques du régime saoudien et de l’Occident.

Durant sa carrière aux côtés d’Al-Faysal, il a tissé des liens personnels avec des personnes influentes aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Certaines ont révélé ces liens durant la crise actuelle et c’est ce qui a poussé une partie d’entre elles à le décrire comme un homme de confiance à l’intérieur du Royaume. Khashoggi a bien pris garde dans ses prises de position publiques et ses interventions durant les vingt dernières années à soutenir l’alliance avec les Etats-Unis au nom du pragmatisme et de priorités régionales communes, comme la confrontation avec l’Iran et la guerre contre la Syrie. Khashoggi s’est enthousiasmé pour l’opposition syrienne sans aucune réserve. Il a « compris » que DAECH coupe des têtes des soldats syriens. Dans un de ses Tweets, il a considéré qu’il s’agissait d’une « guerre psychologique » et que « ce groupe sait ce qu’il fait ». Ce sont ses liens solides avec l’Occident qui ont effrayé l’équipe au pouvoir, sans oublier son rôle possible de trait d’union entre les opposants à l‘intérieur de la famille royale, qui sont actuellement désemparés. Ces liens expliquent aussi la puissance et l’ampleur de la campagne occidentale de condamnation, soutenue par les forces influentes citées précédemment, car Ben Salman a tué un de leurs « amis ». Mais le Président Donald Trump a d’autres préoccupations.
La recherche d’une porte de sortie

L’embarras dans lequel s’est trouvé Trump après ce crime ne l’a pas empêché de parler avec sa franchise habituelle. Dans sa dernière déclaration, il a annoncé qu’il ne voulait pas prendre ses distances avec l’Arabie saoudite. Dans ses précédents entretiens, il a énuméré les raisons pour lesquels il voulait conserver d’excellents liens, avec en tête les ventes d’armes considérables. Il a fait remarquer à ses opposants que l’annulation de ces ventes pourrait pousser les Saoudiens à se tourner vers la Chine et la Russie, ce qui est un aveu déguisé de la diminution de l’influence des Etats-Unis sur leurs alliés, qu’ils contrôlaient totalement quand l’équilibre mondial des forces le permettait. Cette vérité a été confirmée par la menace saoudienne de chercher d’autres alliés dans un article signé Turki Al-Dakhil, proche des cercles du pouvoir saoudiens.

Des institutions, des entreprises et peut-être des gouvernements occidentaux vont boycotter le « Davos du désert » à Riyad mais est-ce que la Chine, la Russie et les Etats d’Asie du Sud-Est en feront de même ? La compétition économique et stratégique acharnée entre les grandes puissances pour les ressources et les marchés va-t-elle diminuer suite à l’assassinat barbare d’une personnalité politique ? Trump ne croit pas du tout à ce qu’on appelle de manière hypocrite « la diplomatie des droits de l’homme ». Il est convaincu que le monde est une jungle dans laquelle luttent les grandes puissances pour défendre leurs intérêts et il ne trouvera pas de « trésor stratégique » comme Ben Salman, qui est prêt à partager les richesses du Royaume avec les Etats-Unis durant le 21ème siècle contre le maintien de la protection. Il est également prêt à faire fi de tous les principes nationaux et religieux, avec en tête Jérusalem et la Palestine, pour satisfaire les Etats-Unis. Trump ne ménagera donc pas ses efforts pour sortir le Prince héritier de son bourbier actuel et pour que les « liens de travail » perdurent entre eux deux comme si rien ne s’était passé.



Commentaires (5)
1. Ami kal le 20/10/2018 06:05
pour que les « liens de travail » perdurent entre eux deux comme si rien ne s’était passé

Peut importe la tête au pouvoir en Arabie Saoudite ou en Amériique,, ils font comme si rien ne s'était passé depuis l'Afghanistan. Business as usual avec les millions de morts au compteur, ceux là ne sont leurs "amis". Que Dieu ait leurs âmes et vienne en aide aux victimes.

Oui Khashoggi s'est fait liquidé par ses "amis". N'est-ce pas là le propre d'une alliance ?
2. Megdi le 20/10/2018 12:32
"Certains parmi ceux qui avalent consciemment ou inconsciemment le récit que l’Occident tient sur lui-même considèrent que la campagne de condamnation à laquelle on assiste aujourd’hui est « une prise de conscience mondiale"
Faux !!
Cest juste une mascarade pour se dédouaner
CIA Mossad, Turquie et saoudiens qui l'ont tué
3. YYY le 20/10/2018 16:05
''L’extension des règles juridiques relatives aux assassinats ciblés perpétrés par les États-Unis est l’un des héritages les plus importants de l’ère post-11 septembre. Tant sous le règne de Bush que sous celui d’Obama, le gouvernement américain s’est arrogé le droit de tuer des individus loin de tout champ de bataille. L’argumentation juridique utilisée par l’ancien Président Barack Obama pour justifier publiquement l’intensification de la guerre par drones trouve son origine dans une tentative similaire des avocats militaires israéliens visant à justifier les assassinats ciblés de Palestiniens par Israël en Cisjordanie et dans la bande de Gaza...."
https://www.alterinfo.net/Quand-le-droit-international-ne-lui-plait-pas-Israel-invente-de-nouvelles-regles_a142242.html

Tous les mêmes...
Faire exploser des millions de gens ou démembrer ou empoisonner ou torturer...du moment que les merdias relaient leurs prétextes...les prétextes pour justifier des actes de guerres.
4. Yusuff le 20/10/2018 22:21
Durant sa carrière aux côtés d’Al-Faysal, il a tissé des liens personnels avec des personnes influentes aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

Est qu'on peut faire confiance a cet homme? Hmmm
5. Saber le 21/10/2018 08:03
Avant, les sacrifices humains se faisaient en cachette; les satanistes ne se cachent même plus.
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