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L'Iran souhaite rester à jamais en Syrie

Borzou Daragahi






    Russes et Israéliens accroissent la pression sur les Iraniens pour qu'ils se retirent. Mais Téhéran a l'intention de récupérer ses investissements de sang et d’argent.



    Hamid Rezai était dans le dernier groupe de soldats iraniens morts en Syrie. Il a été tué lors d’une attaque à la roquette présumée israélienne contre la base aérienne T4, près de Homs. Âgé de 30 ans, originaire de Téhéran, ce jeune homme pieux, dont le père avait aussi été soldat, laissait derrière lui une petite fille. À son enterrement en fin avril, sa mère en pleurs a dit que rien n’avait pu l’empêcher de se porter volontaire pour se battre en Syrie. Selon un article de Mashregh News, elle a dit « Je suis offusquée quand les gens me demandent ‘Pourquoi l’avez-vous laissé partir ?’. Mon fils a choisi sa propre voie. »



    La mort de Rezaï s'ajoute à celle de plus de 2000 autres militaires iraniens en Syrie, depuis que Téhéran a commencé à déverser des troupes et d'énormes quantités de ressources dans le pays pour défendre le gouvernement de Bachar el-Assad. Faisant pression sur la Russie, principal négociateur puissant en Syrie, et d'autres acteurs internationaux pour faire que les Iraniens partent de Syrie, Israël menace d’attaquer encore leurs positions près de sa frontière, sur les hauteurs du Golan ou ailleurs dans le pays, s’ils ne partent pas. Le mois dernier, après le retrait de l'administration Trump de l'accord nucléaire, Mike Pompeo, secrétaire d'État étasunien, a cité le retrait de l'Iran de Syrie dans les 12 conditions préalables à la suppression des sanctions.



    Mais, malgré les raids aériens israéliens ou même des pressions de Moscou, les responsables iraniens et d'autres experts disent que le pays a investi trop de sang et d’argent – jusqu'à 30 milliards de dollars à ce jour – pour se plier aux exigences internationales. Ayant déjà fait cet énorme investissement, l'Iran est déterminé à récolter les fruits stratégiques potentiels à long terme que lui offre la Syrie – même si cela se fait dans l’immédiat au détriment d’autres vies et de plus d'argent.



    Le rédacteur en chef d'un important organe de presse de Téhéran, nous a dit sous couvert d'anonymat, « Je ne pense pas que l'Iran soit prêt quitter la Syrie. Là-bas, l'Iran a un bon effet de levier sur Israël. Le terrain est très important, et l'Iran est très compétent pour tenir le terrain – seul domaine où même les Russes sont faibles. Celui qui a la maîtrise du terrain ne prend pas au sérieux ceux qui ne l’ont pas. »



    Les Iraniens répètent qu'ils sont en Syrie à la demande de Damas et qu’ils ne partiront qu'à sa demande. « Aussi longtemps que nécessaire contre le terrorisme et tant que le gouvernement syrien le voudra, l'Iran restera en Syrie et collaborera avec le gouvernement syrien, » a dit, selon la BBC, Bahram Qassemi, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères d’Iran.



    Lors d’une interview à la télévision russe cette semaine, Assad a dit qu'il n'y a jamais eu de troupes iraniennes à l'intérieur de la Syrie. « Nous avons des officiers iraniens qui travaillent comme assistants avec l'armée syrienne, » a-t-il dit. « Mais ils n'ont pas de troupes. »



    L’Iran, avec son allié libanais, le Hezbollah, qui est depuis longtemps le loyal allié d’Assad, est intervenu à l'origine en Syrie pour défendre son gouvernement, au moment où une grande partie du monde pensait que ce serait encore une victime des soulèvements du printemps arabe. Au cours des sept dernières années, l'investissement iranien en Syrie se monte à des milliards de dollars dans les activités militaire et économique, parfois entremêlées. L'Iran a recruté et formé des milices à travers le Moyen-Orient et l'Asie du Sud, les a déployées en Syrie, et a fourni de l’assistance aux familles des miliciens tués. Selon les calculs de Mansour Farhang, un universitaire étasunien et ancien diplomate iranien, l'Iran a dépensé au moins 30 milliards de dollars pour la Syrie, en aide militaire et économique. Les estimations de Nadim Shehadi, chercheur sur le Moyen-Orient à la Fletcher School of Law and Diplomacy de l'université Tufts, sont encore plus élevées : 15 milliards de dollars par an, soit environ 105 milliards de dollars en tout. Ces deux chiffres pourraient faire l’objet de controverse politique, au moment où les Iraniens exigent responsabilité et prudence fiscale face à la situation instable dans le pays.



    Selon Mansour Farhang, « Les Iraniens ont fait beaucoup d'investissements économiques et politiques. Il est très difficile pour eux de ramasser leurs sacs et de rentrer à chez eux. »



    Selon Nawar Oliver, chercheur militaire au Centre d'études stratégiques d'Omran, un groupe de réflexion d’Istanbul, les forces iraniennes opèrent actuellement à partir de 11 bases à travers le pays, ainsi que depuis les neuf bases militaires des milices chiites soutenues par l'Iran dans les provinces du sud d'Alep, Homs et Deir ez-Zor, et d'une quinzaine de bases du Hezbollah et de points d'observation le long de la frontière libanaise et à Alep.



    D’après les analystes militaires, l'Iran est déjà pressé par les Russes de réimplanter ses troupes et milices dans le sud syrien, à Deir ez-Zor, à l'ouest de l'Euphrate. Mais le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, a prévenu cette semaine qu'Israël s'opposerait à toute tentative de l'Iran « de s'implanter militairement » en Syrie, « non seulement en face du plateau du Golan, mais partout en Syrie. » L'ancien envoyé israélien auprès de Nations Unies, Dore Gold, a insisté sur le fait que Netanyahou n'est ne fait pas dans l’éloquence, mais qu’il voulait dire le pays entier. « Du point de vue militaire clair, Israël veut que l'Iran quitte la Syrie, » a dit Gold, maintenant directeur du groupe de réflexion Jerusalem Center. « Cela signifie l'intérieur des frontières de la Syrie. »



    Mais l'implication iranienne en Syrie va au-delà de la présence militaire classique. L’Iran a déjà commencé à semer là-bas les germes de ses institutions financières et idéologiques uniques. Avec une douzaine d'autres organisations liées à l'Iran, Jihad al-Binaa, la fondation caritative islamique qui a financé et organisé la reconstruction du sud de Beyrouth après la guerre de l'été 2006, travaille déjà aussi bien sur de grands projets de reconstruction d'écoles, de routes et d'autres infrastructures à Alep et dans d'autres villes, que sur l'assistance aux familles des miliciens syriens soutenus par l'Iran.



    Là-bas, la présence iranienne grandissante, rapproche toujours plus le gouvernement de Téhéran de la Syrie, développe le rôle militaire de l'Iran dans la région et l’amène toujours plus près des frontières de son vieil ennemi, Israël.



    Ces derniers mois, des entreprises iraniennes ont obtenu des marchés en Syrie, notamment pour la fourniture de tracteurs, l'extraction de phosphate, la réparation des réseaux électriques et le raffinage du sucre. D’après les estimations des fonctionnaires iraniens, il apparaît que l'Iran a exporté pour au moins pour 150 millions de dollars par an en Syrie. Depuis 2013, Téhéran a aussi prêté au moins 4,5 milliards de dollars au gouvernement de Damas.



    L'Iran et ses alliés syriens et irakiens tiennent également une grande partie de la frontière irako-syrienne, où transitent les matériaux de construction et les importations d'énergie. En donnant à Téhéran un rôle clé dans l'avenir du pays, cela lui permettra de récupérer ses ahurissants investissements. Selon Nawar Oliver, « Ils contrôlent la route qui traverse le désert syrien et un pipeline crucial. Dans un sens, rien ne peut être fait sans que les Iraniens ne le sachent. »



    En Iran, l'intervention en Syrie n'est pas particulièrement populaire. Les manifestants qui réclament des changements sociaux et économiques scandent souvent des slogans contestant l'implication iranienne dans le conflit. Les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères sont parfois fort mal à l’aise pour défendre la position iranienne, et de hauts responsables, dont l'ayatollah Hashemi Rafsandjani, ont publiquement remis en question l’aide de Téhéran à Assad.



    Toutefois, la partie du gouvernement qui n’est pas pour le partenariat iranien avec Assad, a peu de pouvoir ou à dire sur l'intervention en Syrie, celle-ci étant supervisée par des personnalités iraniennes telles que Qassem Suleimani, chef de la division des forces Quds du Corps des gardiens de la révolution islamique.



    « Je ne pense pas que cette partie du gouvernement accepterait de se désengager définitivement de Syrie, » a dit Sanam Vakil, un universitaire de Chatham House. « J'ai l'impression qu’elle est préparée aux risques. Elle essayera de s’impliquer longuement et régulièrement. Pas nécessairement au centre du jeu, mais avec du personnel et des milices, et des investissements économiques. »



    Selon de nombreux rapports, par l’intermédiaire des Jordaniens ou des Russes, l'Iran et Israël ont tenté de faire un compromis sur la Syrie. Ali Ansari, un universitaire de l'université St. Andrews, a suggéré que l'Iran puisse être dédommagé si Moscou et Damas le pressaient de partir. Déjà, certaines contrats syriens sont stipulés ne concerner que les entreprises iraniennes. Selon Ansari, « Ils diraient "mission accomplie", mais nous allons maintenant tirer avantage de tous ces contrats d'affaires lucratifs. »



    Mais bien que l'Iran ne veuille pourtant pas aggraver le conflit avec Israël sur la Syrie, sa présence là-bas a changé l'équilibre des forces stratégique régionales. D’après un analyste militaire iranien, la Syrie est aux prises avec un « combat existentiel, » capital pour Téhéran.



    « Seule la défaite militaire totale du gouvernement syrien forcerait l'Iran à partir de Syrie, » a déclaré l'analyste, sous couvert d'anonymat.



    « Les Iraniens ne se retireront pas, » a déclaré Nadim Shehadi. « Ils le pourraient tactiquement sous la pression russe, juste pour calmer le jeu. Mais ils sont là pour des problèmes régionaux en grande partie stratégiques. »



Foreign Policy, Borzou Daragahi, 1er juin 2018


Original : foreignpolicy.com/2018/06/01/iran-wants-to-stay-in-syria-forever/

Traduction Petrus Lombard







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