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Les deux faces de Netanyahou : les six facteurs qui décideront de l'annexion

Anshel Pfeffer

Voici comment Benjamin Netanyahou évalue les conséquences - pour lui-même - de l'annexion par Israël de vastes étendues de la Cisjordanie

« Il y a deux Netanyahou », dit un vieux général qui a passé des centaines d'heures au fil des ans à briefer le Premier ministre. « Il y a le Netanyahou intelligent et politiquement pragmatique, qui ne prend pas de décisions hâtives. Et il y a ce Netanyahou impulsif, guidé par l'histoire, qui pense qu'il sait ce qui est le mieux. Dans le passé, je pensais que c'était généralement le premier Netanyahou qui prenait les décisions. Mais maintenant, avec l'annexion, il semble que nous ayons affaire au second. »

Mais comme presque tous ceux à qui vous parlez maintenant en Israël et qui connaissent un peu Benjamin Netanyahou, le général ne prédira pas quel Netanyahou émergera dans une semaine, le 1er juillet, quand le moment sera venu de lancer l'annexion.

C'est l'une des semaines les plus fatidiques de la carrière du Premier ministre, car il décide comment, si et quand annexer des parties de la Cisjordanie. Mais c'est un personnage complexe, et ses deux facettes sont interchangeables, souvent en un clin d'œil. Les six facteurs suivants influenceront sa décision.

1. L'héritage

Ceux qui ont parlé de l'annexion avec le Premier ministre ces dernières semaines en sont ressortis avec la nette impression qu'il est actuellement le deuxième Netanyahou, obsédé par l'histoire. Il veut en faire son héritage. Il veut qu'on se souvienne de lui comme du dirigeant qui a irrévocablement changé les paramètres du conflit israélo-palestinien, et il sait qu'il n'y aura jamais un autre président usaméricain comme Donald Trump, qui ne sera peut-être plus là pour longtemps, pour lui permettre de le faire.

Cela dit, il n'est pas tout à fait clair quel serait réellement l'héritage à cet égard. Netanyahou va-t-il adopter une approche maximaliste et tenter d'annexer la totalité des 30 % de la Cisjordanie prévus dans le plan Trump comme faisant partie du futur Israël ? Et est-il prêt en retour à accepter en principe que les 70 % restants soient réservés à un État palestinien ? Une annexion de moindre envergure, par exemple de quelques blocs de colonies à l’intérieur la Ligne verte, sera-t-elle suffisante comme héritage ? Ou suffira-t-il d'avoir changé le discours, de celui où Israël est sous pression pour mettre fin à l'occupation et se retirer de la Cisjordanie, à celui où il a le droit d'annexer mais choisit plutôt le statu quo de l'occupation ?

2. Le juste prix

Dans une autre vie, Netanyahou aurait pu travailler à l'évaluation des risques. De toute son histoire, Israël n'a jamais eu un dirigeant aussi peu enclin à prendre des risques. Contrairement à ses prédécesseurs, Netanyahou a évité à la fois les grandes guerres et les ouvertures de paix. Pourquoi prendre des risques ? La principale raison pour laquelle il a poussé à l'annexion au cours de l'année dernière, autre qu'une promesse électorale utile pour rallier sa base de droite, est qu'il croyait pouvoir le faire sans avoir à payer un prix important. La communauté internationale se concentre sur d'autres questions bien plus urgentes, l'administration Trump est de son côté, les États arabes sont avec lui contre l'Iran et ne se soucient pas vraiment des Palestiniens, qui sont eux-mêmes divisés, soumis et faibles.

Mais il a peut-être été trop optimiste. Peut-être l'Union européenne va-t-elle cette fois-ci prendre au sérieux le fait de punir Israël par des sanctions. Peut-être que l'administration (US) a des doutes. Les États arabes amis semblent être plus hostiles à l'idée et les Palestiniens pourraient bien avoir une chance de remettre leur cause à l'ordre du jour international. Au moment de vérité, Netanyahou risquera-t-il tout cela pour son héritage ?

3. Le jeu des reproches

Certains disent que Netanyahou ne peut pas faire marche arrière par rapport à l'annexion du 1er juillet, après avoir passé plus d'un an et trois campagnes électorales entières à en parler. La honte politique serait trop grande, disent-ils. La droite ne lui pardonnera pas et essaiera de le faire déposer. Peut-être. Mais il y a une autre façon de voir les choses. Si l'annexion n'a pas lieu bientôt, ou si elle s'avère beaucoup moins importante que les 30 % prévus dans le plan Trump, il y aura beaucoup de reproches à faire à Israël qui a refusé « l'opportunité historique » de profiter d'une administration usaméricaine amicale.

Personne ne joue mieux le jeu des reproches que Netanyahou, et il tirera le maximum de cet épisode pour blâmer la gauche défaitiste, son perfide partenaire de coalition Benny Gantz, les dirigeants de droite qui s'y sont opposés, comme Naftali Bennett et Avigdor Lieberman, et les colons qui ont douté de lui. Et puis, bien sûr, il trouvera aussi un moyen d'impliquer l' « État profond » de l'establishment de la sécurité et de l’appareil juridique. Avec tant de reproches utiles à faire, il serait peut-être même intéressant pour Netanyahou que l'annexion n'ait jamais lieu.

Benny Gantz, à g., et Benjamin Netanyahou pendant une réunion gouvernementale, à Jérusalem, le 21 juin 2020.Photo Mark Israel Sallem
Benny Gantz, à g., et Benjamin Netanyahou pendant une réunion gouvernementale, à Jérusalem, le 21 juin 2020.Photo Mark Israel Sallem

4. La sortie de la coalition

L'accord entre le Likoud et Kahol Lavan n'est pas étanche, mais il y a seulement quelques failles qui pourraient permettre à Netanyahou de rompre l'accord avec Benny Gantz sans être obligé de lui laisser le bureau du premier ministre jusqu'à la formation d'un nouveau gouvernement après les prochaines élections. Une des rares clauses qui joue en faveur de Netanyahou est celle qui stipule qu'à partir du 1er juillet, il peut soumettre l'annexion, soit au gouvernement, soit à la Knesset (ou aux deux) pour approbation, quand il le souhaite. Cela crée un point de pression constant sur Gantz, qui est réticent à aller de l'avant avec une annexion unilatérale, et un moyen pour Netanyahou de le pousser à rompre l'accord ou à démissionner.

Netanyahou, qui est actuellement au plus haut des sondages à ce jour, pourrait utiliser cela maintenant et opérer une rupture pour obtenir une élection. Certains pensent qu'il le fera. Il pourrait cependant décider qu'il vaut mieux ne pas prendre ce risque, alors qu'il lui reste encore dix-sept mois à courir avant de céder la place à Gantz, et peut maintenir l'annexion dans son arsenal comme une menace supplémentaire au-dessus de la tête de Gantz pour les mois à venir.

5. La tactique de diversion

Une autre raison de retarder sa décision et de maintenir la question de l'annexion en vie est qu'elle constitue un excellent moyen de détourner l'attention des deux principaux soucis de Netanyahou à l'heure actuelle. Tout d'abord, son procès pour corruption, qui n'a pas encore pris une vitesse de croisière et n'entrera en phase probatoire que dans quelques mois. Deuxièmement, la controverse qui progresse rapidement autour de l'échec de sa « stratégie de sortie », s'il y en avait une, du confinement du coronavirus, et l'absence de toute préparation sérieuse à l'escalade de la crise économique provoquée par le COVID.

Si l'annexion est décidée et mise en œuvre rapidement, et si les répercussions immédiates pour Israël ne sont pas trop graves, Netanyahou aura perdu son meilleur atout. Il vaut bien mieux maintenir l'annexion suspendue, en tant que perspective imminente mais non immédiate, en la renvoyant à un comité ministériel par exemple, puis en utilisant la question chaque fois que cela est possible, pour écarter des gros titres indésirables sur la crise économique ou sur les derniers développements de son procès.


Carlos Latuff
Carlos Latuff

6. Les USAméricains

Netanyahou se trouve actuellement dans la position unique et plutôt inconfortable de devoir traiter avec deux administrations usaméricaines. L'administration Trump actuelle et, si l'on en croit la trajectoire descendante de Trump dans les sondages, une administration Biden qui a de plus en plus de chances de s'installer à la Maison Blanche dans un peu plus de six mois.

Dans quelques jours, il devrait savoir si l'administration en place lui donnera le feu vert pour l'annexion, et si oui, dans quelle mesure. Cela ne signifie pas nécessairement que sa décision sera totalement conforme à la recommandation de la Maison Blanche. Il pourrait aller de l'avant avec l'annexion, ou une annexion plus importante, malgré les souhaits de M. Trump, en calculant qu'il pourrait encore s'en tirer. Après tout, il a déjà fait face à des administrations plus hostiles par le passé. Mais il est extrêmement peu probable qu'il prenne le risque d'une confrontation avec l'homme dont il a fait l'éloge à plusieurs reprises en tant que président le plus pro-israélien de tous les temps.

D'autre part, même si Trump lui donne carte blanche pour l'annexion, il sait que cela signifierait qu'il serait à couteaux tirés avec le président Biden, qui dans l'ensemble s'est montré amical envers lui au fil des ans, dès le premier jour.

De ces six facteurs, c'est probablement le facteur usaméricain qui aura le plus d'influence et si le pragmatique Netanyahou, peu enclin au risque, l'emporte sur le Bibi avide de laisser sa marque historique, il aura également la meilleure excuse à usage interne pour le faire.


Traduit par Fausto Giudice
Merci à Tlaxcala
Source: https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-a-tale-of-two-netanyahus-the-six-factors-that-will-decide-annexation-1.8940031
Date de parution de l'article original: 23/06/2020
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=29189


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