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Malheureux comme un ouléma dans le monde arabe

Souhail Kaywan

Le procès de Salman Al-Awdeh pose la question de l’indépendance des prédicateurs et de leurs fatwas envers les autorités

Il semble que ceux que l’on appelle les oulémas soient bien malheureux dans le monde arabe, comme les citoyens ordinaires, et qu’ils le resteront tant que les régimes ne voyant dans la religion qu’un moyen de les servir perdureront. Leur situation n’est donc pas près de changer.

Le « savant » sait bien quand ses fatwas (avis religieux) sont approuvées et il les choisit avec soin ; mais il ne sait pas quand le dirigeant fera volte face et demandera son arrestation, tout en exigeant de ses collègues des fatwas à son encontre. Il deviendra alors un dépravé soutenant le terrorisme, après avoir été au-delà de tout soupçon. Il devra être exécuté ou emprisonné de longues années afin de servir d’exemple.
Des fatwas politiques

Le savant religieux n’est pas libre dans ses décisions et ses fatwas, ni même dans la vision du croissant marquant le début ou la fin du ramadan. Si on lui demande de ne pas le voir, il ne le verra pas, même si des milliards de musulmans l’ont vu. Combien d’années des musulmans ont jeûné alors que d’autres non ? Combien de musulman ont célébré la fête de la fin du mois de ramadan alors que d’autres ont continué à jeûner ? Combien de fois la Libye et l’Iran ont arrêté le jeûne alors que l’Egypte et l’Arabie saoudite le poursuivaient ? Combien de fois les Indonésiens et les habitants du Golfe ont fait la fête alors que les Algériens et les Irakiens jeûnaient le même jour ?! Combien de fois la Palestine s’est-elle demandée si elle devait jeûner ou célébrer la fin du ramadan ? Lesquels de ses soutiens financiers devait-elle satisfaire et lesquels devait-elle mettre en colère ? Vers qui devait-elle se réfugier ? Certaines de nos communes se sont même parfois retrouvées divisées : certains continuant leur jeûne pour achever le mois de ramadan et d’autres célébrant le premier jour du mois de chawwal. Combien de fois avez-vous souhaité bonne fête à une personne qui vous a répondu qu’elle jeûnait, avec tel ou tel pays ?!

Le pauvre savant devait émettre une fatwa interdisant la conduite aux femmes, avant de changer d’avis et de l’autoriser. Il devait autoriser la guerre et le djihad pour mettre fin aux injustices dont sont victimes les musulmans dans tel ou tel pays, avant d’inviter à la paix, l’amour, l’amitié et la concorde avec ceux-là même qu’il avait demandé de combattre.

Le savant se trouve ainsi dans la même position que le poète, l’écrivain ou le journaliste de cour. Quiconque veut emprunter une autre voie s’expose à être mis au coin comme un élève de primaire, avant de disparaître sans que personne ne sache ce qui lui est arrivé ni le crime qu’il a commis.

Quelques mots écrits sur Facebook ou Twitter font la différence entre un savant au-delà de tout soupçon et un terroriste, parfois même un point d’exclamation ou d’interrogation ! Tout peut alors changer et vous pouvez vous retrouver seul face à la tempête, passer des palais à la prison ou à la tombe, de l’éloge et du respect au mépris, des invitations aux coups de pied et aux gifles. Vous devenez un sale espion après avoir été pur et fait parti des éducateurs du monde arabe.
Les régimes totalitaires traitent leurs savants comme des otages

Le pauvre savant musulman arabe peut émettre un avis en faveur du rapprochement avec le communisme léniniste, maoïste, trotskiste, poutiniste, le socialisme international et ainsi les rendre compatibles avec le wahhabisme, le baathisme, le nassérisme, le khadafisme, le bachirisme (Soudan), le hachémisme (Jordanie), le husseinisme, le boutéflikisme, le khomeynisme, le trumpisme, le nétanyahouisme, le pérezisme, le sharonisme, puis changer d’avis brutalement et appeler à la mobilisation contre ceux qui étaient des saints la veille. En général, les régimes totalitaires se retournent contre leurs savants et les traitent comme des otages jusqu’à ce qu’ils rejoignent les pays des infidèles, d’où ils pourront peut-être conserver leur opinion.
Le silence est une honte

Il n’y a pas que le régime saoudien qui doit avoir honte mais aussi ses amis du « monde libre », aux Etats-Unis et en Europe, qui se taisent devant la probable condamnation à mort ou à une longue peine de prison de prédicateurs ou de cheikhs ayant critiqué le régime ou juste refusé de se plier à ses instructions. Ils ont préféré se taire ou prononcer des mots qui ont déplu au dirigeant.

Le prédicateur Salman Al-Awdah et ses collègues ne sont pas les premiers à connaître un tel sort. Des hommes de religion et des hommes politiques ont été tués injustement, pas seulement en Arabie saoudite, mais aussi dans les prisons d’autres régimes arabes (sans oublier l’Iran). Le silence est une honte et nous saluons le Canada, qui n’a pas cédé devant les pressions saoudiennes et a continué à soutenir les prisonniers politiques en Arabie saoudite. Nous saluons tous ceux qui lèvent la voix et demandent liberté et justice pour ces prisonniers, non seulement en Arabie saoudite, mais aussi dans tout le monde arabe. Les Etats étrangers, en premier lieu les Etats-Unis qui ont la plus grande influence, doivent tenter de sauver les prisonniers politiques des griffes d’un régime qui vit en dehors de l’histoire.
Des fatwas ni valides ni fixes

Cette situation difficile que vivent les « savants » implique que leur fatwas généralement politiques ne soient ni valides ni fixes. Elles peuvent totalement varier sur un même sujet car elles sont émises sous la peur des autorités. Il faut donc mettre les savants religieux du monde arabe et leurs fatwas politiques de côté, comme on le fait avec les poèmes chantant la gloire du président ou du roi, sauf si elles défient un dirigeant injuste et que celui qui les émet est prêt à en subir les lourdes conséquences.


Al-Quds Al-Arabi – Jeudi 6 septembre

Par Souhail Kaywan, écrivain palestinien


Commentaires (2)
1. Ayad le 08/09/2018 01:53
C'est pareil en France où en Europe aucune liberté d'expression sinon c'est l'expulsion vers le pays d'origine et la prison et les tortures chez les valets de leurs maîtres occidentaux.
2. Sat Abdou le 08/09/2018 13:04
Avant de féliciter le gouvernement canadien de sa prise de position, demandez lui des comptes pour les souffrances qu'il a infligé aux autochtones. Aucun pays au monde, à part une petite poignée ne peut se sentir innocent de tout dépassement. Les pires atrocités du siècle passé ont été l'œuvre des pays qui se prétendent " le monde civilisé et libre " et qui continue à semer le chaos et la misère dans le reste du monde, quoique même leurs populations n'échappent pas à leur hargne.
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