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McJésus en Palestine : du mauvais art pour blanchir les crimes d’Israël

Jamil Khader

Les œuvres irrévérencieuses d’un artiste finlandais aident Israël à dissimuler sa perpétuelle oppression des chrétiens palestiniens.

Des centaines de musulmans et de chrétiens palestiniens sont descendus sur le Musée d’art de Haïfa vendredi dernier pour protester contre une exposition qui transformait des produits de la culture de masse et des mascottes de multinationales en symboles religieux chrétiens. Une pétition en ligne a également été lancée pour demander que soient retirées les œuvres de l’artiste finlandaise Jani Leinonen, où des poupées Barbie et Ken de Ronald McDonald et de Mattel représentaient Jésus-Christ en croix et la Vierge Marie.

Leinonen est célébré comme un artiste anticapitaliste subversif, mais les œuvres d’art qu’il a choisies d’exposer dans l’exposition « Marchandises sacrées » du Musée de Haïfa ont manqué leur cible.

Les créations irrévérencieuses de l’artiste, comme « McJésus », ne sont que la sempiternelle expression de la critique éculée du lien entre religion et capitalisme.

Plus important encore, il n’a tenu aucun compte du contexte politique dans lequel ces œuvres d’art sont exposées et il a donné l’occasion à l’establishment israélien d’utiliser la colère de la population locale, qui s’est sentie insultée par l’exposition, pour blanchir l’oppression et les violences que subissent les chrétiens palestiniens.

Capitalisme et religion : une vieille histoire

McJésus de Leinonen, comme les autres œuvres de l’exposition, veut dénoncer le fait que les produits de consommation sont devenus des « marchandises sacrés », qu’on vénère comme des symboles religieux.

Cependant, il n’y a rien de subversif, ni de créatif, dans cette démarche. La critique de la sacralisation du capitalisme et de son corollaire, la commercialisation de la religion, a plusieurs siècles. Déjà dans La théorie des sentiments moraux (1759), Adam Smith avait utilisé la métaphore de la « main invisible » qui établissait une analogie entre le capitalisme et la religion. Ironiquement, l’anachronisme, le côté éculé, de l’œuvre de Leinonen a également été souligné par le commissaire de l’exposition, qui notait, dans sa présentation, que « déjà à la fin du 19ième siècle, l’écrivain Émile Zola parlait de la consommation comme d’une nouvelle religion où le rituel des courses dans les grands magasins. avait pris la place des rituels de l’église ».

Recycler la critique séculaire de la complicité entre religion et capitalisme – aussi banale soit-elle – aurait encore pu avoir un impact si Leinonen s’était donné la peine de prendre en considération tout le contexte dans lequel ces œuvres vont être exposées.

L’artiste était clairement conscient d’une partie du contexte local lorsqu’il a décidé d’utiliser une poupée Ken pour représenter Jésus, car la boîte dans laquelle il avait emballé la poupée portait le mot de Jésus en hébreu (Yeshua). Cependant, aucune de ses œuvres ne faisait référence à des réalités israéliennes plus sinistres, à savoir son occupation des terres palestiniennes et son oppression de la population palestinienne.

Si l’œuvre intitulée McDonald avec son clown crucifié, avait été réalisée par un artiste différent, un artiste conscient des réalités brutales du contexte local, elle aurait pu s’analyser comme une interprétation radicale de la lutte des Palestiniens pour leur liberté. Elle aurait pu facilement constituer une dénonciation du soutien matériel et des récits mythiques que les institutions religieuses américaines, en particulier les institutions évangéliques, et les entreprises américaines offrent à Israël pour légitimer les politiques actuelles de l’État israélien et son capitalisme colonial autoritaire.

Leinonen a raté cette occasion. Mais plus important encore, ses très médiocres œuvres ont permis aux autorités israéliennes d’exploiter avec opportunisme les protestations de la population autochtone et d’utiliser la controverse pour dissimuler les politiques racistes et discriminatoires de l’État israélien et le mauvais traitement des chrétiens palestiniens.

Blanchir la Nakba en cours

Suite aux manifestations palestiniennes, la ministre israélienne de la Culture Miri Regev s’est empressée de condamner l’exposition au nom des « valeurs démocratiques » et du « respect des autres traditions culturelles et religieuses ».

Dans sa lettre au directeur du musée, Regev a écrit : « Les valeurs dont nous nous honorons, en tant qu’État juif et démocratique, nous obligent à respecter les sentiments religieux de tous les citoyens de l’État d’Israël – musulmans, chrétiens, druzes et autres. Le non-respect des symboles sacrés, a-t-elle ajouté, « peut affecter le tissu délicat de notre société démocratique, qui considère le respect des sentiments religieux des uns et des autres comme l’un de ses plus importants fondements ».

Cet appel au respect est démenti non seulement par les politiques racistes, discriminatoires et clivantes d’Israël, mais aussi par les actions antérieures de Regev elle-même. En mai 2012, par exemple, Regev a fait scandale en qualifiant les demandeurs d’asile soudanais de « cancer dans le corps de la nation ».

Pour mémoire, Regev s’est ensuite excusée auprès des patients cancéreux israéliens pour ses remarques offensantes sur le cancer, mais n’a jamais ressenti le besoin de s’excuser auprès des êtres humains qu’elle avait assimilé à une maladie mortelle.

Qu’est-ce qui se cache donc derrière ce rare appel au respect et ce nouvel intérêt du ministre de la Culture pour les droits et les sentiments des communautés autochtones d’Israël?

La condamnation par Regev de l’exposition avait pour but de blanchir la Nakba en cours et de présenter Israël comme un État qui respecte les identités religieuses de tous ses citoyens et résidents, y compris des chrétiens.

Il n’y a, bien sûr, rien de plus faux.

En Israël, les chrétiens ne sont pas les bienvenus

Il y a environ un an, Theophilos III, le Patriarche orthodoxe de Jérusalem, a dit dans un éditorial du Guardian que les politiques israéliennes chassaient les chrétiens palestiniens de la Terre Sainte. Il a accusé la Knesset israélienne de vouloir déposséder les chrétiens palestiniens des terres appartenant à l’Église, et de leurs droits de propriété, à travers un projet de loi sur les « terres ecclésiastiques » qui mettrait fin à la souveraineté de l’Église sur ses terres dans la vieille ville de Jérusalem.

Theophilos III a également souligné les activités des groupes radicaux de colons à l’intérieur et autour de Jérusalem qui minent le statu quo sur « la protection et l’accessibilité » des lieux saints dans la ville. Nombre de ces colons radicaux sont soupçonnés d’avoir perpétré des attentats de « représailles* » contre des églises et d’autres biens chrétiens, d’avoir profané et vandalisé des églises, des monastères et des lieux saints et de les avoir couverts de graffitis haineux. Dans la plupart de ces cas, les autorités israéliennes n’ont appréhendé aucun suspect et ont classé ces forfaits au motif que leurs auteurs étaient inconnus.

Ces attaques contre les églises et les biens chrétiens, qui remontent à la Nakba, visent également les chrétiens de Cisjordanie. Les forces israéliennes, par exemple, ont fait une descente dans un monastère bien connu de Bethléem et essayé de saisir ses terres pour continuer à construire son mur d’annexion et de séparation, son mur d’apartheid, dans la vallée du Crémisan. Il est important de noter que les forces militaires israéliennes aident et encouragent les colons radicaux à profaner des sites chrétiens, en les couvrant lorsqu’ils font des raids sur ces sites pour y accomplir leurs propres rituels religieux.

Les lois racistes et discriminatoires de l’État, les politiques de bouclage et le mur d’annexion et de séparation, le mur d’apartheid, limitent l’accès des chrétiens palestiniens aux lieux saints de Jérusalem, censurant leur liberté religieuse et les empêchant de pratiquer leur foi. Ces politiques, comme le dit Théophile III, menacent « la présence même des chrétiens en Terre Sainte ».

Réapprendre à combattre le capitalisme : Décoloniser !

Les appels hypocrites au respect et à la compréhension lancés par des figures de l’autorité israélienne comme Regev ne devraient pas laisser penser à qui que ce soit que le régime colonial capitaliste israélien se soucie des sensibilités religieuses des chrétiens ou des musulmans qui vivent en Israël. D’ailleurs, au moment même où Regev parlait du soi-disant « tissu démocratique » de la société israélienne, la police d’État israélienne écrasait et dispersait la foule qui manifestait près du musée à coup de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes.

La lettre de Regev a également donné un nouvel aperçu du vrai visage de la gauche libérale israélienne. Ce qui indignait les gauchistes israéliens, c’était que Regev ne condamnait pas « la violence contre le musée », et qu’elle menaçait de réduire le financement public pour de telles expositions offensives. Pour eux, comme toujours, la violence étacensurantit unilatérale et perpétrée par les Arabes. Ils ont préféré ignorer la violence structurelle de l’État au nom de la lutte pour la culture et la liberté artistique.

Le McJésus de Leinonen et d’autres œuvres de l’exposition « Marchandises sacrées » sont différents du reste de son œuvre subversive anticapitaliste et de l’École de Désobéissance qu’il dirige. Dans cette exposition, il perd une opportunité cruciale de critiquer les aspects les plus pernicieux de l’exploitation et de la fétichisation capitalistes en s’engageant contre les structures de violence et les inégalités sociales de l’État capitaliste-colonial autoritaire d’Israël.

La seule façon de sortir de la fausse universalité de la culture capitaliste de la marchandise que symbolise le clown crucifié et d’entrer dans l’universalité vraiment radicale et égalitaire que Jésus incarne, c’est la décolonisation.

Note :

* Price tag en Anglais

Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet


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