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Pourquoi les médias sont pro-Israël

Greg Shupak

Une évocation correcte du conflit Israël-Palestine parlerait de la colonisation violente de la Palestine par Israël avec le soutien des Etats Unis. En lieu et place, les media présentent des fables dans lesquelles les deux côtés sont à blâmer à égalité.

Pour comprendre pourquoi les agences de presse occidentales offrent des récits sur Palestine-Israël qui favorisent Israël, il convient de considérer la fonction politique de ces agences. Joseph Uscinski explique que : « Il ne fait aucun doute que les forces économiques systémiques telles que le besoin de vendre des espaces publicitaires et de gérer les dépenses déterminent les activités des sociétés d’information. »

De multiples études démontrent que l’orientation commerciale des média d’information détermine leur contenu. Une enquête universitaire du début des années 1990 sur les quotidiens révèle qu’à peine moins de 90 % ont dit que les annonceurs avaient essayé d’influencer le contenu de ce qu’ils racontaient dans leurs journaux et que 90 % d’entre eux subissaient des pressions économiques de la part des annonceurs à cause de leurs reportages : 37 % admettent capituler sous la pression des annonceurs.

Une autre enquête universitaire sur les quotidiens, celle-ci publiée en 2007, révèle qu’il existe de « fréquents conflits entre le volet affaires et le volet journalisme des activités journalistiques » et que « les directeurs publicitaires souhaitent apaiser leurs annonceurs et souhaitent également répondre positivement aux requêtes de leurs annonceurs ». L’enquête suggère que ce problème est particulièrement aigu avec les journaux membres d’une chaîne qui sont particulièrement enclins à compromettre l’intégrité éditoriale, soit pour plaire à leurs annonceurs, soit pour s’empêcher de les offenser. Un problème similaire existe à la télévision où des sondages de correspondants de nouvelles en réseau disent que près d’un tiers se sentent directement poussés à raconter certaines histoires et pas d’autres pour les besoins financiers des propriétaires ou des annonceurs.

Quand la couverture de la question Palestine-Israël est vue dans le contexte des média commerciaux, il n’est pas surprenant que les textes favorables à Israël sur cette question soient aussi prédominants qu’ils le sont.

Les média qui couvrent Palestine-Israël sont embarqués dans un système de capitalisme impérialiste mondial construit autour de l’hégémonie états-unienne, dont Israël est un trait important. Le fonctionnement global du système capitaliste international, dont les média commerciaux font partie, est garanti par l’armée américaine, comme je le montre dans le chapitre deux de mon livre, le parrainage américain du capitalisme colonial de peuplement israélien est une partie essentielle de la stratégie pour dominer le Moyen Orient. Les propriétaires de média millionnaires et milliardaires et les publicistes qui les financent font sans aucune ambiguïté partie de la classe dirigeante.

La même chose est vraie, tout au moins dans le cas des principaux organes de presse nationaux ou internationaux, des rédacteurs en chef et souvent, comme le fait remarquer Faiza Hirji, des journalistes eux-mêmes, qui « appartiennent à une élite de la société » et « contribuent cependant inconsciemment au renforcement des notions existantes sur le fonctionnement du monde ». On pourrait ajouter que ce genre d’administration idéologique implique aussi le façonnement de croyances sur ce que le monde devrait être et ce qu’il est capable d’être. Les histoires sur Palestine-Israël étudiées dans mon livre suggèrent que les élites impliquées dans le processus de fabrication des nouvelles croient que l’oppression violente des Palestiniens et leur consignation permanente dans le statut de réfugiés et d’apatrides n’est pas une grande injustice et que la gestion américaine du Moyen Orient est nécessaire et désirable.

Les récits sur Palestine-Israël débattus tout au long de mon livre sont des études de cas sur les effets dommageables du caractère capitaliste des média. Uscinski décrit l’orientation des média comme une « défaillance du marché » avec une « externalité négative » significative. « La médiocre qualité des média », écrit-il, « provoque un environnement informatif de médiocre qualité pour les prises de décision démocratiques ».

Les trois longs récits à propos de Palestine-Israël abordés au cours de mon livre sont, comme je l’ai montré, grandement trompeurs. Une interprétation fidèle de l’histoire raconterait la colonisation violente de la Palestine par Israël, avec le soutien essentiel des Etats Unis, et fonctionnant comme une garnison pour le capitalisme impérialiste piloté par les Etats Unis. Au lieu de cela, les média présentent des fables dans lesquelles et les Israéliens et les Palestiniens se sont réciproquement fait subir des torts comparables et sont condamnables au même degré pour le statut non résolu de la Palestine. Les lecteurs se voient ainsi offrir des récits déroutants qui disent que le problème, c’est que ce sont les extrémistes qui conduisent les événements en Palestine-Israël plutôt que les modérés. Tout aussi inutiles sont les fables racontées par les média sur le prétendu « droit à se défendre » d’Israël.

Fournir au public des « informations d’aussi médiocre qualité » sur cette question fausse « la prise de décision démocratique » en faisant baisser la probabilité de portions de population d’Amérique et des pays occidentaux suffisamment importantes pour obliger à la venue de changements politiques pour reconnaître que le soutien de leurs gouvernements au capitalisme colonial de peuplement israélien a des conséquences dévastatrices pour les Palestiniens et propage la guerre au Moyen Orient.

Le rôle social des média à caractère essentiellement commercial, par lesquels j’entends les organisations médiatiques qui existent pour faire du profit et même celles qui n’en font pas mais recherchent un revenu publicitaire, c’est de faire progresser les intérêts de la classe dirigeante. Les média occidentaux sont dirigés par la classe dirigeante occidentale et racontent des histoires qui entraînent le public vers des attitudes favorables à la classe dirigeante. Comme l’explique Hirji, « S’il existe un récit dominant sur une histoire ou un groupe particulier, ce récit est vraisemblablement informé par ce qu’en dit le pouvoir : qui l’a, qui ne l’a pas, qui veut conserver le statu quo. » Des récits aussi dominants comportent des perspectives sur une Palestine-Israël qui pourrait se trouver dans une situation où les Etats Unis assureraient qu’Israël reste la puissance militaire dominante de la région parce que cela satisfait les objectifs économiques et politiques américains.

Les histoires qui accueillent volontiers la classe dirigeante prolifèrent dans un climat médiatique caractérisé par un « système commercial… [qui] favorise un contenu qui sert les intérêts commerciaux. Les marchés favorisent le discours qui favorise les marchés ». Par ailleurs, comme l’explique Entman, la conception « joue un rôle majeur dans l’exercice du pouvoir politique et, dans un texte journalistique, la forme est réellement l’empreinte du pouvoir – elle enregistre l’identité des acteurs ou les intérêts en compétition pour dominer le texte ». La manière dont une question est conçue et les histoires qui émergent de cette conception doivent être considérées dans le contexte de la propriété par l’élite des média occidentaux. Que la classe dirigeante occidentale contrôle les média et qu’elle soit profondément investie dans le capitalisme colonial de peuplement israélien, mais qu’elle n’ait pas d’intérêt comparable pour la libération de la Palestine est crucial pour comprendre que les média occidentaux fassent circuler des récits favorables à Israël.

Les gens en charge de ces média ne préparent pas forcément consciemment des intrigues pour amener la population à croire des fables trompeuses sur Palestine-Israël. L’orientation institutionnelle des organisations médiatiques les entraîne à concevoir logiquement les questions de façon profitable à la classe à laquelle ils appartiennent, que le sujet soit Palestine-Israël ou tout autre sujet.

Pour arriver à résoudre la question de la Palestine, on devra empêcher la classe dirigeante occidentale de soutenir Israël comme un moyen de dominer le Moyen Orient. A cause du soutien occidental militaire, financier et politique à Israël, l’opinion publique a un rôle à jouer dans les sociétés occidentales en fournissant une paix juste de décolonisation dans l’ensemble de la Palestine historique. Les Etats occidentaux n’entreprendront pas les énormes changements politiques nécessaires pour y arriver à moins qu’une pression massive ne les oblige à le faire. Pourtant, la structure des média occidentaux suggère qu’il est peu probable qu’ils commencent à raconter des histoires sur Palestine-Israël qui soient moins lestées en faveur d’Israël, ce qui veut dire que cette formidable barrière devant la construction des sentiments populaires nécessaires à l’arrêt de l’impérialisme occidental restera en place dans l’avenir proche.

La tâche qui consiste à faire naître les changements nécessaires dans les consciences échoue donc aux médias indépendants ainsi qu’aux militants qui y travaillent ou ailleurs sur les campus, les lieux de travail, dans les communautés religieuses et dans la rue. Ce travail se répand et les victoires que le mouvement a gagnées dans chacun de ces domaines l’attestent. De telles réussites démontrent qu’amener le public des pays occidentaux à comprendre que la classe dirigeante qui nous domine a été un acteur clé dans la grave injustice faite aux Palestiniens, et que c’est une composante clé du système d’inégalités mondiales que cette classe surveille, est un défi énorme – mais pas insurmontable.


A PROPOS DE L’AUTEUR

Greg Shupak enseigne l’étude des média à l’université de Guelph au Canada. Il est l’auteur d’un livre à paraître, The Wrong Story : Palestine, Israel, and the Media (OR Books) [L’Histoire Inexacte : Palestine, Israël et les Média]

Source : Jacobin Mag
Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine


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