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Rohingyas, les oubliés de la « solidarité islamique »

Walid Abdelbari

Des dizaines de milliers de réfugiés rohingyas ont manifesté, samedi 25 août, dans les immenses camps de réfugiés du Bangladesh, à l’occasion du premier anniversaire du début d’un exode sans précédent de Birmanie voisine.

En 2017, un nombre sans précédent de réfugiés musulmans rohingyas ont fui l’État du Rakhine pour le Bangladesh, pays voisin du Myanmar, après que l’armée birmane a lancé une campagne de répression contre les civils rohingyas, officiellement suite à des attaques de combattants rohingyas contre des postes frontières birmans.

ntre des postes frontières birmans.

Jusqu’à présent, très peu de pays sont venus en aide aux Rohingyas, dont près de 43 000 d’entre eux auraient perdu la vie. Mis à part l’ONU, le Bangladesh qui accueille plus de 900 000 réfugiés rohingyas et des pays occidentaux comme le Royaume-Uni et les États-Unis, personne ne semble vraiment faire cas du devenir de cette minorité musulmane que les Nations unies considèrent comme l’un des groupes les plus persécutés au monde.
Une longue histoire de persécution des musulmans

Pire : les pays musulmans font comme s’ils n’étaient même pas concernés par ce drame que les Nations unies ont qualifié de nettoyage ethnique.

Le Myanmar, pays à majorité bouddhiste, a une longue histoire de persécution des musulmans qui se poursuit jusqu’à nos jours. Depuis 1962, le pays a connu une série de dictatures militaires qui se sont employées à exclure méthodiquement la plupart des musulmans de la communauté nationale.

En 1982, le gouvernement du Myanmar a introduit des lois refusant la citoyenneté à quiconque ne pouvait prouver son ascendance avant 1823 privant ainsi de nombreux musulmans de leur nationalité, même si ceux-ci vivaient dans le pays depuis des temps immémoriaux.

L’une de ces lois excluait les Rohingyas, le groupe musulman le plus important au Myanmar, de la liste des 135 groupes ethniques du pays, faisant d’eux une population apatride. Les gouvernements successifs du Mayanmar ont mené plusieurs campagnes de répressions militaires contre les Rohingyas notamment en 1975, 1978, 1989, 1991-92, 2002 et 2017.

Au cours de ces vagues répressives, les Rohingyas ont été chassés de leurs terres qui ont été réaffectées à des bouddhistes tandis que leurs mosquées et leurs villages ont été incendiés. Les Rohingyas sont fréquemment victimes de crimes tels que les viols, les pillages et beaucoup sont soumis au travail forcé, aussi bien de la part des forces de sécurité que des populations locales.

2017, année de la pire persécution des Rohingyas de l’histoire

La persécution des Rohingyas au Myanmar en 2017 a débuté le 25 août 2017 lorsque les forces militaires et les extrémistes bouddhistes locaux ont commencé à attaquer les Rohingyas et à commettre des atrocités à leur encontre dans l’État de Rakhine.

Les atrocités incluaient des pillages et des incendies de villages, des massacres de civils, des viols collectifs et d’autres violences sexuelles à l’encontre des femmes et des filles musulmanes rohingyas.

Le bilan de ces massacres est effroyable. En décembre 2017, Médecins Sans Frontières (MSF) estimait les pertes humaines à 10 000 personnes alors qu’un rapport d’un groupe de parlementaires pour les droits de l’Homme de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), estimait qu’au moins 43 000 Rohingyas étaient portés disparus avec de fortes probabilités qu’ils ne soient plus en vie.

Selon les rapports des Nations unies, en janvier 2018, près de 690 000 Rohingyas avaient fui ou avaient été chassés de l’État de Rakhine, pour aller au Bangladesh voisin en tant que réfugiés, rejoignant 300 000 autres Rohingyas qui avaient été déplacés au cours des années précédentes. Aujourd’hui, ils sont près de 900 000 à s’entasser dans 32 camps de réfugiés dans les sous-districts bangladeshis d’Ukhiya et de Teknaf, ou dans les environs de la ville touristique de Cox’s Bazar.

Les conditions de vie dans ces camps surpeuplés, aux abris de bâche et de bambou, sont extrêmes. Ces camps ne sont dotés ni d’assainissement ni d’infrastructures de base. Ils sont en plus vulnérables aux glissements de terrain pendant la mousson, du fait qu’ils aient été construits au hasard sur un sol meuble.
Des condamnations du monde entier sauf de la Chine, de la Russie et de l’Inde

Cette campagne de persécution contre les Rohingyas a suscité deux types de réactions : l’une condamnant le massacre et l’autre condamnant les attaques des combattants rohingyas.

Elle a dès le début été qualifiée de nettoyage ethnique et de génocide par divers organismes des Nations unies, fonctionnaires de la Cour pénale internationale, groupes de défense des droits de l’Homme ainsi que par la majorité des gouvernements dans le monde avec en première ligne ceux du Royaume-Uni, des États-Unis, de la France et de l’Australie. Les Nations unies ont décrit cette persécution comme « un exemple typique de nettoyage ethnique ».

De l’autre côté se trouvent la Chine, la Russie et l’Inde, qui se sont focalisés d’abord sur les attaques des combattants rohingyas sur les postes frontières birmans, en condamnant de tels actes. La Chine a même soutenu le Myanmar au Conseil de sécurité de l’ONU, évitant à ce pays des sanctions. Le président chinois Xi Jinping a même rencontré, en novembre 2017, le chef militaire du Myanmar, le général en chef Min Aung Hlaing largement considéré comme l’un des cerveaux du nettoyage ethnique. D’ailleurs, ce lundi, des enquêteurs de l’ONU ont demandé que la justice internationale poursuive le chef de l’armée birmane et cinq autres hauts gradés pour “génocide”, “crimes contre l’humanité” et “crimes de guerre” à l’encontre des musulmans rohingyas.

L’Inde, dirigée par un premier-ministre, Narendra Modi, ultra-nationaliste antimusulman, a aussi condamné les attaques de combattants Rohingyas après avoir gardé le silence pendant les premiers jours du massacre. L’Inde a refusé d’accueillir des réfugiés rohingyas et a même annoncé son intention d’expulser ceux qui se trouvaient sur son territoire.

Le gouvernement du Myanmar, à la tête duquel se trouve Aung Sang Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix, a toujours rejeté le fait que l’armée birmane avait commis des crimes contre les Rohingyas. Cette position d’Aung Sang Suu Kyi lui a valu de nombreuses critiques, y compris de la part de ses pairs Nobel de la paix qui lui ont reproché de ne pas avoir fait usage de sa grande autorité morale dans le pays pour arrêter, si ce n’est condamner les violences.
Les Nations unies, seules à apporter une réponse humanitaire concrète sur le terrain

La plupart des réfugiés rohingyas qui arrivent au Bangladesh – hommes, femmes et enfants avec peu d’effets personnels – ont trouvé refuge dans des campements se trouvant dans des zones difficiles d’accès, avec peu de provisions en eau potable, en nourriture et dépourvus des conditions élémentaires en termes de logement décent ou de soins de santé. L’aide humanitaire arrive aussi très difficilement.

L’ONU à travers ses agences spécialisées, que sont l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), tente tant bien que mal de coordonner une aide humanitaire pour tenter d’améliorer les conditions de vie des réfugiés.

Par exemple, l’OIM a transporté des centaines de milliers de litres d’eau dans ces campements difficiles d’accès et y a creusé douze puits pour leur fournir de l’eau potable. L’OIM y a également déployé des équipes de santé pour fournir des soins de santé élémentaires tout en mettant en place des centres d’accouchement et une unité de stabilisation des patients.

L’OIM a aussi construit des centaines de latrines de secours et a distribué des kits d’hygiène personnelle à des milliers de personnes, notamment pour les femmes. L’agence onusienne a aussi construit des «espaces sûrs» dans les campements où les femmes et les filles peuvent se réunir, parler et passer du temps ensemble dans un environnement protégé, ce qui leur apporte un soutien psychosocial indispensable.

Le HCR pour sa part, coordonne avec le gouvernement du Bangladesh, l’aménagement de sites plus salubres pour les réfugiés afin de décongestionner les camps déjà existants et qui sont surpeuplés. Le HCR assiste également dans le transfert des réfugiés, notamment les plus vulnérables, sur les nouveaux sites. Le HCR distribue également des articles ménagers et des kits d’abris contenant des bâches en plastique, des bâtons de bambou et des cordes.

Ces efforts humanitaires onusiens ont été appuyés par des aides financières des États-Unis (32 millions de dollars américains (USD)), de l’Arabie saoudite (15 millions USD), de la Suisse (12 millions USD), de l’Italie (6 millions USD), du Japon (4 millions USD), de la Corée du Sud (3,5 millions USD), Koweit (1,5 million USD), du Canada (1 million USD) ainsi que celles de la France et des pays scandinaves (moins d’un million de dollars chacun).

Ces montants sont pourtant loin des 951 millions de dollars demandés en mars 2018 par l’ONU pour faire face à la crise.
Des pays musulmans peu audibles et totalement passifs

On peut affirmer, sans trop de risque de se tromper, que les pays musulmans ont fait preuve d’une solidarité extrêmement limitée envers leurs coreligionnaires Rohingyas au double plan humanitaire et politique.

Sur le plan humanitaire, mis à part les contributions financières saoudienne, émiratie et koweïtienne, ainsi que l’envoi d’aides matérielles de la Turquie, de la Malaisie, de l’Indonésie et du Maroc, les autres pays musulmans – dont l’Algérie qui entretient d’ailleurs des relations diplomatiques avec la Birmanie – sont restés totalement passifs face à la détresse des Rohingyas. En Malaisie et Indonésie par exemple, en l’absence de lois sur l’asile, les réfugiés rohingyas ne sont pas les bienvenus et ceux qui s’y trouvent font face à des discriminations.

Sur le plan politique, les pays musulmans se sont limités à des condamnations très protocolaires de la brutalité des forces de sécurité birmane. De même pour l’Organisation de la coopération islamique (OCI), dont la Commission indépendante des droits de l’Homme s’est limitée à une condamnation des violations des droits de l’Homme contre les Rohingyas.

Les membres de l’OCI auraient pu s’organiser et faire pression sur le Conseil de sécurité, pour exiger des sanctions exemplaires à l’encontre du Myanmar et même une intervention militaire sous mandat de l’ONU pour protéger les populations rohingyas.

Cela aurait été d’autant plus possible que l’OCI compte en son sein des membres, comme le Pakistan, l’Arabie saoudite, l’Indonésie, l’Égypte et l’Algérie qui auraient pu faire pression sur les membres du Conseil de sécurité pour prendre de telles mesures, surtout sur la Chine et la Russie avec qui ces pays entretiennent de bonnes relations, à l’exception de l’Indonésie en raison du différend sur la mer de Chine.

Au sein de l’ASEAN, qui compte trois pays musulmans, l’Indonésie, la Malaisie et Bruneï, la situation était encore pire. Lors de l’assemblée générale de l’ASEAN en 2017, la Malaisie a insisté pour rejeter une déclaration de l’ASEAN condamnant les attaques contre les forces de sécurité du Myanmar et tous les actes de violence entraînant la mort de civils, la destruction des habitations et le déplacement des Rohingyas.

Le rejet de cette déclaration a fait de l’ASEAN une organisation régionale qui accepte les violations des droits de l’Homme contre les Rohingyas musulmans, même si l’Indonésie et Bruneï étaient opposés au rejet de la déclaration.
Le Banglandesh, seul pays musulman solidaire des Rohingyas

Le Bangladesh, pays voisin du Myanmar, est en définitive le seul pays musulman à avoir vraiment été solidaire des Rohingyas. En plus d’accueillir des centaines de milliers d’entre eux sur son territoire, ce qui est effort colossal pour un pays déjà assez pauvre, le Bangladesh a fait preuve d’un grand activisme politique et diplomatique demandant aux Nations unies d’établir des couloirs humanitaires et des zones de sécurité contrôlées par l’ONU.

Le Bangladesh a aussi exigé la mise en œuvre du rapport de la Commission de l’ONU sur l’État de Rakhine, chapeautée par Kofi Annan, et qui demandait d’investir massivement dans les infrastructures pour aider les communautés bouddhiste et musulmane à sortir de la pauvreté, à lever toutes les restrictions sur les droits de l’Homme imposées aux Rohingyas, à revoir la loi sur la citoyenneté du Myanmar de 1982 et à instaurer une approche calibrée sur la sécurité.

Malgré des manifestations de grande ampleur des musulmans ou des communautés musulmanes au Pakistan, en Indonésie, en Inde, en Afrique du Sud et même à Hong Kong et au Canada, les gouvernements des pays musulmans sont restés passifs.

Il faut reconnaitre, à ce sujet, que les positions et les actions de pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni, le France et le Canada ont été beaucoup plus honorables que celles des pays musulmans.



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