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Rouler sa bosse au Moyen-Orient ? Pensez-y à deux fois !

André Vltchek






    Si vous pensez qu’il est facile de voyager au Moyen-Orient, demandez aux Palestiniens comment aller d’un point à un autre dans leur propre pays.



    Il y a quelque temps, assis dans un vieil hôtel ottoman à Bethléem, j'ai demandé au serveur comment se rend-on à Gaza où, m’a-t-il dit, vivaient plusieurs de ses parents. Il m'a regardé comme si j'étais tombé de la lune :






    Je ne puis y aller. Si mes proches tombent malades ou meurent, je pourrais en théorie demander un permis de voyage aux Israéliens pour y aller, mais il n'y a absolument aucune garantie qu'ils acceptent ou que je puisse arriver à temps à Gaza…



    J'ai fait le naïf : « Et si un habitant de pays arabe ne reconnaissant pas Israël veut venir ici, à Bethléem ? Un pèlerin libanais ou un simple touriste ? Pourrait-il venir de Jordanie ? »


    Le serveur a pensé un instant ne pas me répondre du tout, puis il a eu pitié de moi :






    La Cisjordanie… voyez-vous, c’est seulement sur les cartes qu’elle figure sous la forme d’une sorte de territoire autonome ou indépendant. En réalité, les frontières et la circulation sont sous contrôle total des Israéliens.



    Mon amie, une légendaire avocate de la gauche israélienne, spécialiste de la défense des droits de l'homme et ardente partisane de l'indépendance palestinienne, Linda Brayer, a pris une autre tasse de café et a fait plusieurs remarques cyniques. En fait, je l’ai amenée clandestinement à Bethléem. En tant que citoyenne israélienne, elle n'a pas le droit d’aller en Cisjordanie, mais comme je conduisais et qu’étant avec moi elle passait pour une étrangère, et qu’en plus elle portait un foulard (elle s'est convertie à l'Islam plusieurs années plus tôt), les soldats israéliens nous ont laissés passer sans poser trop de questions embarrassantes.



    Bizarre, dégoûtant et même hallucinant ? Pas pour nous qui vivons ou opérons dans cette partie du monde. Nous considérons tout ça comme la routine habituelle.



    Pendant la dernière Intifada, j'avais loué à Jérusalem un taxi jusqu'à la frontière de Gaza. Il était conduit par un Juif russo-israélien, un étudiant, qui s’est littéralement disputé avec un garde-frontière. Il lui a demandé la permission d’entrer à Gaza pour « voir ce que cet en**lé de gouvernement fait au peuple palestinien. »



    Ils ne l'ont pas laissé entrer à Gaza. Ils l'ont embarqué. En tant qu'étranger, je suis entré. Pendant que j’y travaillais, un hélicoptère de combat israélien a canardé ma voiture de location. Il l’a ratée… Mais au moins, j'ai été autorisé à entrer et à travailler à Gaza. C'est comme la roulette russe : parfois vous entrez, parfois pas, sans aucune explication.



    C'était à l’époque où le nouvel aéroport international de Gaza venait d'ouvrir. Après quelques jours de combats, la piste a été bombardée par les Israéliens, tous les vols ayant été annulés, j'ai dû par la suite traverser le Sinaï égyptien.



    Plus tard, sur les hauteurs syriennes du Golan, j'ai aussi été témoin de la barbarie de l'occupant israélien, de la manière dont il a séparé d'innombrables familles et communautés. Pour se parler, les gens étaient obligés crier à travers les barbelées électrifiées. Pour se réunir, la seule chose que pouvaient faire les familles, c'était d’aller en Jordanie.



    Le plateau du Golan syrien était célèbre pour ses délicieuses pommes et son ancienne communauté druze. Il attirait les voyageurs du monde entier. Occupé désormais par Israël, il est dépeuplé et monstrueusement militarisé.



    Vous voulez vous rendre là-bas ? Vous ne le pouvez pas ; plus maintenant. C'est interdit.



***



    Pendant des lustres, cette folie des interdictions de voyager et des zones restreintes, ainsi que des barbelés et des tours de guet, a été appliquée surtout (mais pas exclusivement) dans les territoires occupés par Israël. Or, désormais quasiment tout le Moyen-Orient est divisé par les conflits, les règlements insensés et les régions interdites.



    Si vous n’êtes pas correspondant de guerre, « conseiller » occidental, espion ou « membre d’ONG, » ne songez même pas vous rendre en Irak. Tout comme l'Afghanistan et la Libye, l'Irak a été complètement détruit par la coalition occidentale et ses alliés. En plus, obtenir un visa est maintenant presque impossible. Il n’y a pas longtemps, les Occidentaux ont inondé Erbil et ses environs ; Erbil est la principale ville de ce qui est appelé officieusement le « Kurdistan irakien. » L'endroit était gouverné par des « élites » pro-occidentales qui cherchaient effrontément à obtenir l'indépendance et avaient leur propre régime de visas. Maintenant, même cette région est plus ou moins interdite aux étrangers.



    La Syrie est toujours un pays en guerre, bien que son gouvernement soutenu par la majorité du peuple syrien, soit manifestement en train de gagner le conflit barbare initié et alimenté par l'Occident et ses « États clients ».



    Établie sur de solides principes socialistes, la Syrie était l'un des pays les plus sûrs, les plus éduqués et les plus avancés de la région. Elle avait une assise scientifique impressionnante, ainsi que des dizaines d'attractions touristiques de classe mondiale. C’est pour cette raison que la méthode impérialiste occidentale lui a été réservée. D'abord diffamée, elle a ensuite été attaquée et détruite.



    En toute logique, la Syrie ne fournit pas de visas touristiques aux citoyens des pays qui tentent de la détruire.



    À côté, le Liban est toujours éprouvé par l'afflux de réfugiés, l'isolement géographique et diverses cellules terroristes dormantes et plus ou moins actives.



    Aller du Liban en Syrie est à présent quasiment impossible, ou du moins très périlleux et difficile. Les Libanais peuvent toujours entrer en Syrie, sauf que le faire est à leurs risques et périls.



    À une époque pas très ancienne, traversant la Turquie et la Syrie, les gens circulaient en voiture entre Beyrouth et l’Europe. Cette option n’est désormais plus qu’un agréable souvenir. Mais là encore, je me rappelle souvent qu’à une époque très lointaine, il n'était pas exceptionnel que la classe moyenne libanaise passe le week-end à Haïfa, en y allant au volant de sa propre voiture. La frontière entre le Liban et Israël est à présent verrouillée hermétiquement. Dans les faits, les deux pays sont en guerre. L'ONU patrouille le long de la fameuse Ligne bleue. Mis à part les drones et les avions de guerre israéliens en route pour bombarder la Syrie, rien ne peut la traverser.



    Tout au long de la frontière turco-syrienne, les deux côtés payent les pots cassés. Victime des aventures militaires turques directes, la population syrienne en bave évidemment bien plus. Mais maintenant les Turcs paient aussi la guerre au prix fort : les attaques terroristes les éprouvent, et ils souffrent de la disparition totale du commerce entre les deux pays. Autour de Hatay et Gaziantep, de nombreux villages se transforment rapidement en villes fantômes.



    Ainsi, les villes reliées par autoroute, comme Adana en Turquie et Alep en Syrie, bénéficiaient du flux ininterrompu de gens entre les deux côtés. Avec le commerce, le tourisme et les visites amicales, il y avait beaucoup d’animation. Désormais, Ankara ayant dressé un immense mur de béton entre les deux pays, le trafic ne peut plus traverser la frontière, sauf bien entendu, les convois militaires turcs.



***



    Aller faire du tourisme en Arabie Saoudite est impossible depuis des lustres. Ce pays fondamentaliste wahhabite, « État client » de l'Occident, n’admet tout simplement pas l'existence du tourisme ou des voyages de loisirs. Pour y entrer, il faut que ce soit pour affaire ou pour un pèlerinage religieux.



    Dans toute la région du Golfe, le transport et la circulation des gens sont en fait bloqués par l’immense territoire de l’Arabie saoudite. Il existe des échappatoires et des « visas de transit » peuvent être obtenus (avec un peu de chance, des difficultés et des dépenses), par exemple pour les gens qui conduisent leur propre véhicule ou prennent un bus de Jordanie à Bahreïn ou Oman.



    Visiter la culture la plus passionnante de la région du Golfe, le Yémen, est à présent absolument impossible. Le Yémen, avec des villes comme Sanaa, Zabid et Shiban, était l'un des joyaux de l'architecture et de la civilisation historiques. Maintenant, les Émirats Arabes Unis (EAU) occupent la ville d'Aden et la côte, tandis que les forces saoudiennes bombardent sauvagement le reste du pays tenu par les rebelles.



    Et puis il y a le conflit bizarre entre le Qatar (le pays le plus riche du Golfe avec l’importante présence militaire étasunienne et l’énorme conglomérat médiatique local d’Al-Jazeera) et plusieurs autres alliés arabes de l'Occident, dont l'Arabie saoudite. Les frontières sont actuellement fermées et les insultes volent bas. La confrontation militaire est de plus en plus probable. Le Qatar est accusé, avec cynisme, de « parrainer le terrorisme, » comme si l’Arabie saoudite s’en privait.



***



    Prendre l’avion dans la région est devenue une expérience kafkaïenne.



    Toutes les compagnies aériennes du Moyen-Orient et du Golfe évitent Israël. Quelques-unes survolent la Syrie, mais la plupart ne le font pas. La compagnie Qatar Airways, autrefois puissante et à présent délabrée, a l’interdiction formelle de survoler l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.



    J'ai voyagé récemment de Beyrouth à Nairobi au Kenya sur un vol qatari. Le trajet des avions facile et pépère à l’époque, s'est transformé dernièrement en terrible cauchemar. Interdit de survoler l'espace aérien syrien et saoudien, l’avion doit d'abord partir dans la direction opposée, vers le nord-ouest, traverser l'espace aérien turc, puis iranien, faisant ainsi un énorme détour de près de 90 minutes. Un voyage de moins de 4 heures prend maintenant plus de 5 heures et 30 minutes ! L'avion s’envole directement d'Afrique en direction de l'Iran, puis fait une énorme boucle pour éviter les Émirats Arabes Unis et le Yémen.



    La compagnie libanaise MEA (Middle Eastern Airlines) est l'une des rares compagnies aériennes qui ne s’embarrasse pas de toutes ces contraintes. Elle passe directement dans le ciel syrien en direction des pays du Golfe. La plupart des autres compagnies n'osent pas. Mais comme la MEA doit éviter l'espace aérien israélien, l’approche finale de l'aéroport international Rafik Hariri est souvent folklorique.



    L'exception est Turkish Airlines. En gros, cette compagnie survole tout et partout, même Israël.



***



    Cet essai ne concerne pas seulement la politique et ce qui a conduit à la situation actuelle, bien qu'il soit clair qu’il parle surtout du réarrangement néocolonialiste du monde.



    Le cauchemar politique déchaîné par les puissances coloniales occidentales « traditionnelles » et leurs « États clients » a produit des divisions géographiques et perverti la situation dans cette partie du monde. De plus en plus de gens n’ont plus aucune liberté dans leur propre nation et dans toute la région. Ils ont déjà perdu la possibilité de se déplacer librement.



    Des choses similaires existent bien sûr dans beaucoup d'autres endroits, y compris dans le Pacifique Sud. J'ai décrit la situation qui règne là-bas dans mon livre Oceania. Une immense partie du monde a été littéralement taillée en pièces par les puissances néocolonialistes et leurs intérêts et conceptions géopolitiques. Les États-Unis, la France, l'Australie et la Nouvelle-Zélande ont carrément envahi et enchaîné la Polynésie, la Mélanésie et la Micronésie. Une partie du monde autrefois fière et unique, a été fragmentée de l'intérieur. Les gens ont été sauvagement séparés et contraints de dépendre presque exclusivement de l'Occident.



    Au Moyen-Orient, les séparations, les murs et les barbelés sont maintenant partout ; ils sont visibles à l'œil nu, mais étant aussi à l'intérieur de l’esprit des gens, portant atteinte à leur mental, ils rendent les rêves d'unité et d'avenir commun très improbables, et parfois même impossibles.



    Cette partie mystérieuse, saine et incroyablement belle du monde, était l'un des berceaux de notre civilisation. Elle est désormais entièrement morcelée. L'Occident règne, principalement grâce à ses « États clients », Israël, l’Arabie saoudite et la Turquie. Il contrôle tout. Il gouverne presque tout le Moyen-Orient ; rien ne bouge sans qu’il le sache et sans sa permission.



    Oui, rien et personne ne bouge ici, sauf si cela convient à l'Occident. Nous ne lisons pas souvent des choses sur ce sujet. On n’en parle pas, mais c'est ainsi. C’est la bizarre notion de « liberté » implantée de l'extérieur. Des dirigeants injectée dans le Golfe et dans diverses autres nations occupées. Le résultat est horrible : partout des barrières électrifiées, des murs et des restrictions de déplacement ; la vieille idée pathologique britannique du « diviser pour régner. »



***



    Pendant que je travaille sur cet essai, mon avion qui est censé voler vers sud-ouest, se dirige en réalité vers le nord-est. Il évite l’espace aérien des divers États dits hostiles.



    Les populations locales arrivent à s'habituer au fait que leur partie du monde a déjà été « réorganisée. » Ou peut-être ne le remarquent-ils déjà plus.



    Toutefois, l'ordinateur indique toujours l’ancienne trajectoire de vol de l'avion de ligne, qui est désormais incohérente. Les ordinateurs sont programmables et reprogrammables, mais on ne peut pas les endoctriner. Sans se faire d’opinion, ils montrent tout simplement sur leur écran, l’incohérence de ce qui se passe autour d'eux.



    André Vltchek est philosophe, romancier, cinéaste et journaliste d'investigation. Créateur du site Vltchek’s World in Word and Images, il est auteur du roman révolutionnaire Aurora et de plusieurs autres livres dont certains sont traduits en français. Il écrit en particulier pour le magazine en ligne New Eastern Outlook.



NEO, André Vltchek, 10 mai 2018


Original : journal-neo.org/2018/05/10/do-you-want-to-travel-around-the-middle-east-think-twice/

Traduction Petrus Lombard







Commentaires (3)
1. Ayad le 12/05/2018 12:07
La nationalité du Liechtenstein permet de passer toutes les frontières ou presque sans visa et sans être fouille même si on transporté des lingots d'or ou de la drogue ou une bombe atomique ou des diamants ou des armes 218 pays en tout.
2. Ayad le 12/05/2018 12:23
Les prêtres du Vatican peuvent passer aussi presque toutes les frontières sans être fouillés et sans visa avec un passeport du Vatican et aussi les rabins inscrits au rabinat de Tel Aviv mais étrangement pas les imams.
3. Saber le 13/05/2018 01:11
A coté de la mafia khazar, les nazis étaient des petits joueurs.
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