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Savants de Marseille & Bricolage génétique d’embryons humains

Emily Mullin




L'expérience soulève des soucis majeurs pour les bébés génétiquement modifiés



En se servant de l’outil d'édition génique CRISPR, l’équipe de scientifiques d’un laboratoire londonien a modifié des embryons humains. Fort heureusement, les résultats de l'expérience n'augurent rien de bon en ce qui concerne l’espoir de se bricoler génétiquement des bébés.


Avec son équipe du Francis Crick Institute, la biologiste Kathy Niakan voulaient mieux comprendre le rôle d'un gène particulier durant les premiers stades du développement humain. Aussi, ont-ils enlevé ce gène à l’aide de CRISPR, dans les embryons humains qui leurs avaient été donnés pour la recherche. Après avoir analysé les embryons modifiés et les avoir comparés aux témoins, ils ont découvert des choses troublantes : environ la moitié des embryons modifiés étaient porteurs d’altérations non désirées majeures.



« Ce n’est pas à minimiser, » dit Fyodor Urnov, expert en édition de gènes et professeur de biologie moléculaire et cellulaire de l'université de Californie à Berkeley. « Il s'agit de l’ordre de refréner tout éditeur de génome, de le faire s’abstenir de modifier les embryons. »


Bien que les embryons n'aient pas dépassé 14 jours et aient été détruits après l'expérience d'édition, les résultats sont un avertissement pour les futures tentatives de grossesses avec des embryons bricolés, visant à fabriquer des bébés génétiquement modifiés. (Les conclusions, qui n’ont pas encore été révisées par des pairs, ont été publiées en ligne le 5 juin, sur le serveur des pré-publications bioRxiv.) Il est possible que les altérations génétiques décrites dans le document, entraînent des malformations congénitales ou, plus tard, des problèmes médicaux comme le cancer.


Depuis 2013, époque où l’édition de gènes CRISPR est entrée en service, les scientifiques vantent ses possibilités pour traiter toutes sortes de maladies. CRISPR n’est pas juste plus facile à utiliser, il est aussi plus précis que les techniques de génie génétique antérieures – mais il n'est pas infaillible [et les autres techniques non plus, NdT].


L'équipe de Kathy Niakan a lancé l’étude avec 25 embryons humains. Extrayant le gène appelé POU5F1 dans 18 d'entre eux à l’aide de CRISPR, elle a gardé les sept autres comme témoins. Les chercheurs ont ensuite appliqué des méthodes de calcul sophistiquées pour analyser tous les embryons. Ce qu'ils ont découvert, c'est que parmi les embryons modifiés, 10 semblaient normaux, mais chez les huit autres, un chromosome particulier présentaient des anomalies. Parmi les huit, quatre présentaient des suppressions ou des ajouts d'ADN non voulus, directement à l’endroit du gène enlevé.


Employer CRISPR pour réparer l’ADN humain défectueux, pose un problème de sécurité majeur. Il est possible que la machinerie CRISPR ne modifie pas le gène prévu, mais modifie par erreur un autre endroit du génome. Or, le document de Niakan ne tire la sonnette d'alarme que pour les effets inattendus des modifications faites au bon endroit du génome.


« Cela signifie que vous ne modifiez pas juste le gène visé, mais que vous altérez tellement l'ADN autour de lui, qu’il est possible que par inadvertance, vous touchiez d'autres gènes et causiez des problèmes, » explique Kiran Musunuru, cardiologue à l'université de Pennsylvanie, qui utilise CRISPR dans son laboratoire pour rechercher d’éventuelles thérapies contre les maladies cardiaques.


En imaginant que le génome humain, le code génétique complet, est un livre et qu’un gène est une page de ce livre, CRISPR agit comme s’il « arrachait une page et en collait une nouvelle, » dit Musunuru. « Ce moyen est très grossier. » Selon lui, CRISPR occasionne souvent de petites mutations, qui ne sont probablement pas inquiétantes [? NdT], mais dans d'autres cas, il est capable de supprimer ou désorganiser de grandes sections d'ADN.


Ce n'est pas la première fois que des scientifiques se servent de CRISPR pour bricoler l'ADN d'embryons humains. Des scientifiques chinois ont fait la première tentative réussie en 2015. Puis, en 2017, des chercheurs d'Oregon Health and Science University de Portland, et du laboratoire de Niakan à Londres, ont signalé avoir fait des expériences similaires.


Depuis lors, on claque des dents à l’idée qu'un savant psychopathe [Laurent Alexandre ? NdT] puisse avec CRISPR, fabriquer des bébés au génome génétiquement modifié. Cette crainte est devenue réalité en novembre 2018, quand on révéla que le chercheur chinois Jiankui He, avait modifié des embryons humains avec CRISPR, puis les avait fait porter par une femme. Il en résulta les jumelles surnommées Lulu et Nana, dont la naissance envoya des ondes de choc dans toute la communauté scientifique. Connue sous le nom d'ingénierie de la lignée germinale, la modification d’ovule, du sperme ou d’embryon, se transmet à la descendance. L'ingénierie germinale diffère des traitements CRISPR actuellement testés lors d’essais cliniques, qui n'affectent que la personne traitée.


Bien que nombre de scientifiques s’opposent à l'ingénierie de la lignée germinale dans le but de bricoler des bébés génétiquement modifiés, certains disent que ce moyen pourrait permettre aux couples à haut risque de ne pas transmettre certaines tares génétiques graves à leurs enfants, d'avoir des bébés en bonne santé. Au-delà de la prévention des maladies, la possibilité de modifier l’embryon a aussi fait naître la l’idée de concevoir des « bébés sur mesure, » plus sains, plus grands ou plus intelligents. Les scientifiques ont presque universellement condamné l'expérience de Jiankui He, parce que réalisée secrètement et non destinée à réparer un défaut génétique. Jiankui He avait modifié un gène sain dans le but de rendre les bébés résistants au VIH [qui n’existe pas, NdT].


Aux États-Unis, la gestation avec un embryon génétiquement modifié, est interdite par la loi. Plus de deux douzaines d'autres pays interdisent directement ou indirectement les bébés génétiquement modifiés, mais de nombreux pays n'ont pas ce genre de lois. Depuis que l'expérience fatidique d'édition de gènes de Jiankui He est devenue publique, le chercheur russe Denis Rebrikov a exprimé son intérêt pour le bricolage d'embryons de couples sourds, afin que leur postérité soit bien entendante.


Il ne nous a pas été possible de contacter Kathy Niakan pour l’interviewer, mais dans l’éditorial de décembre 2019 de la revue Nature, elle affirme qu’il faudrait bien plus étudier la biologie de base du développement humain, avant de bricoler des bébés par génie génétique. Selon elle, « Il faut s'assurer que des enfants sains et exempts de maladie naîtront, et qu’avec le temps, ne surgiront pas d’éventuelles complications. »


Les embryons édités par Kathy Niakan et son équipe, n'ont jamais été destinés à être portés par une femme. En février 2016, son laboratoire est devenu le premier du Royaume-Uni à recevoir l'autorisation d'utiliser CRISPR sur les embryons humains, à des fins de recherche. Les embryons proviennent des traitements de fertilité et sont donnés par les patients.


Le document de Kathy Niakan sort au moment où, pour calmer le tollé mondial suscité par l'expérience de Jiankui He, les National Academies des États-Unis, la Royal Society du Royaume-Uni et l'Organisation mondiale de la santé, envisagent de pondre des normes internationales sur le recours à l'édition du génome germinal. Les comités de ces institutions devraient publier leurs recommandations cette année ou en 2021, mais comme elles n'ont pas le pouvoir d’obliger leur mise en application, il appartiendra à chaque gouvernement d'adopter ces normes et de les introduire dans sa législation.


Selon Urnov, les dernières conclusions de l’expérience menée par Kathy Niakan, devraient influencer de manière conséquente les décisions de ces comités.


Musunuru est d'accord : « Personne n’a le droit d’essayer de modifier génétiquement la lignée germinale. Nous sommes loin d'avoir la capacité scientifique de le faire de manière sûre. »



One Zero, Emily Mullin, 16 juin 2020


Original : Scientists edited human embryos in the lab, and it was a disaster

Adaptation en français de Petrus Lombard






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