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Syrie : les Usa sous pression turque

M.K. Bhadrakumar

Erdogan a bien des raisons de se méfier non seulement des Kurdes, mais surtout des USA, qui ont tenté un coup d'État contre lui en 2016, refusé d'extrader son cerveau Fethullah Gulen et pour finir, encouragé les Kurdes à monter un État indépendant au nord de la Syrie qui aurait constitué une épée de Damoclès pour la Turquie. Ce qui fait beaucoup, surtout contre un de leurs alliés de l'OTAN.

Le président turc Recep Erdogan a envoyé un avertissement à l’administration Trump vendredi en affirmant son intention d’ordonner un assaut contre la ville du nord de la Syrie Manbij, à quelques quarante kilomètres de la frontière turque et à cent kilomètres à l’est d’Afrine, où les forces américaines opèrent aux côtés de la milice kurde.

Il a dit, « L’opération Rameau d’olivier continuera jusqu’à ce qu’elle accomplisse sa mission. Nous débarrasserons Manbij des terroristes (lisez kurdes)… Nos combats continueront jusqu’à ce que plus aucun terroriste ne reste, de notre frontière avec la Syrie jusqu’à notre frontière (de 910 kms) avec l’Irak. »

Le fait est que, contrairement à Afrine qui est majoritairement kurde, la composition ethnique de Manbij est diverse, avec les Arabes, les Circassiens et les Tchétchènes formant une majorité. Un assaut turc sur Manbij exposerait la contradiction fondamentale de la stratégie des USA, qui se sont alignés avec les Kurdes dans la région multiethnique du nord de la Syrie jusqu’à l’est de l’Euphrate, où les Arabes prédominent et où les loyautés tribales restent fortes.

Les Kurdes considèrent cette région comme « historiquement kurde » en se fondant sur le Moyen Âge et Saladin, mais la réalité de terrain est qu’ils ne pourront jamais emporter l’adhésion d’une population arabe aussi importante. De sorte que reprendre du territoire aux Kurdes à Manbij ne sera pas difficile pour la Turquie. Les Américains sont sûrs d’être pris entre deux feux, puisque sans intervention des USA, les Kurdes seront désavantagés.

Une occupation d’Afrine n’est pas l’objectif des Turcs. Le but de la Turquie est de pulvériser le rêve du Rojava, une zone où les Kurdes souhaitent instaurer un Etat contigu à la Turquie, le long du nord de la Syrie jusqu’à la Méditerranée. Les pronostics « d’enlisement » des forces turques à Afrine sont exagérés. La Turquie sait qu’il est futile de tenter de conquérir Afrine, une région montagneuse peuplée de Kurdes hostiles.

Le ministre des Affaires étrangères turc Mevlut Cavusoglu a suggéré cela quand il a dit vendredi, « Après les avoir nettoyés (les kurdes), nous rendrons la région à ses vrais propriétaires, nommément, nous la rendrons aux Syriens. » Cavusoglu parlait de la population arabe. De façon intéressante, les Kurdes d’Afrine ont demandé au gouvernement syrien d’intervenir pour les protéger contre les Turcs.

Beaucoup de choses dépendent de la stratégie russe. La Russie est dans une position unique : elle est en bons termes à la fois avec la Turquie, les Kurdes d’Afrine et Damas. Moscou peut préférer que les Turcs remplissent leur mission à Afrine et aillent à Manbij. Cela donne un répit aux forces du gouvernement syrien dans leur reconquête d’Idlib.

La Turquie signale qu’elle est prête à risquer une confrontation avec les USA, s’il le faut. Le vice-premier ministre Bekir Bozdag (qui fait aussi office de porte-parole du gouvernement) a pérvenu le Pentagone. « Ceux qui soutiennent l’organisation terroriste deviendront des cibles dans ce combat. Les États-Unis doivent revoir les positions de leurs soldats et éléments qui soutiennent les terroristes sur le terrain, de façon à éviter une confrontation avec la Turquie. »

Dans la même veine, le premier ministre turc Binali Yildirim a ajouté : « Une grand pays comme les USA possède une énorme armée, un énorme potentiel, a-t-elle besoin d’organisations terroristes (pour ses opérations dans la région) ? … c’est de l’hostilité pure et simple. La Turquie ne permettra pas cela, quelle que soit leur puissance et quel que soit leur nom ».

Il est clair que la Turquie accumule les pressions et ne laisse aucune marge de manoeuvre à Washington. L’administration Trump est obligée de transiger. Le Conseiller à la Sécurité nationale HR McMaster a téléphoné au conseiller et porte-parole du président turc Ibrahim Kalin vendredi, tard le soir, pour parler des « intérêts légitimes » de la Turquie et signifier à son interlocuteur que les USA avaient cessé de fournir des armes aux Kurdes.

Les ouvertures de McMaster suivaient une conversation téléphonique du même jour entre Erdogan et le Premier ministre britannique Theresa May. La Grande-Bretagne a un rôle dans le problème kurde, historiquement. De plus, elle avait contribué à la rédaction du discours du Secrétaire d’État Rex Tillerson, le 17 janvier dernier à l’université de Stanford, qui a mis le feu aux poudres. Tillerson y avait déclaré que la présence militaire américaine allait être « indéfiniment » maintenue en Syrie et que le Pentagone prévoyait d’entraîner une force de sécurité frontalière kurde de 30 000 hommes à la frontière, au sud de la Turquie.

A court terme, le but des USA et de la Grande-Bretagne est d’entraver les pourparlers de paix sur la Syrie à Sotchi les 29-30 janvier, où une Constitution pour la Syrie doit être débattue. L’Occident voit la Turquie comme la dernière carte à jouer contre une paix imposée par la Russie en Syrie.

Malgré tout, toute formule de compromis, à cette étape, peut être trop peu, trop tard pour Erdogan. D’une part, la situation de terrain a acquis sa propre dynamique. Les Kurdes tirent à la roquette sur les forces turques en toute impunité. Le fait est que, le PKK n’est pas sous commandement américain. Erdogan a rejeté les assurances de McMaster et affirmé que des « flots » d’armes américaines parviennent encore à la milice kurde.

Le ministre des Affaires étrangères Cavusoglu a exigé hier dimanche que les forces américaines se retirent « immédiatement » de Manbij. Accéder à cette demande turque sera très humiliant pour la Maison-Blanche. Mais que faire d’autre ?

Tout suggère qu’Erdogan a déjà un accord avec le Kremlin en poche. La Russie accepte tacitement l’action turque visant à affaiblir les Kurdes. C’est une situation « gagnant-gagnant » pour Moscou et Ankara. Du point de vue russe, la stratégie des USA en Syrie aboutira à un cul-de-sac si les Turcs affaiblissent leurs alliés kurdes. Il faut ajouter un autre facteur : Moscou soupçonne les USA d’avoir planifié l’attaque de drones contre la base russe de Hmeimim, le 5 janvier dernier. Le président Poutine l’a suggéré et a dénoncé un complot calculé pour saboter les relations entre la Turquie et la Syrie.

Pour sa part, étant donnée sa perte de confiance envers les USA après leur tentative de coup d’État contre Erdogan en 2016 et l’opacité des intentions américaines en Syrie et en Irak, la Turquie tolère mal la présence militaire et des renseignements américains le long de sa frontière la plus sensible. Mais la Turquie ne demandera pas clairement le départ des Américains de Syrie, parce que ce sont des alliés de l’OTAN et tout ça.

D’un autre côté, si les USA ne sont capables ni de protéger leurs alliés kurdes, ni de créer une nouvelle donne de terrain au nord de la Syrie (pour contrer la présence grandissante des Iraniens), et qu’ils perdent aussi la capacité d’influencer les politiques des États de la région, quel est l’intérêt de maintenir « indéfiniment » des poches isolées de présence militaire au nord de la Syrie ?

Ainsi, en affaiblissant la milice kurde et en détruisant leur utilité pour les USA, Erdogan fait d’une pierre deux coups. Poutine doit s’en rendre compte aussi. Pendant ce temps, la Russie invite Téhéran et Damas à avancer sur d’autres points, laissant le soin à Erdogan de régler le sort de la présence militaire américaine en Syrie.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times depuis 2001.

Traduction et note d’introduction Entelekheia
[Mise à jour d’Entelekheia : via Hurriyet, la Turquie accepte de travailler avec les USA à désescalader les tensions bilatérales en Syrie. Toutefois, étant donnée la liste des exigences turques pour « restaurer la confiance » envers les USA et la capitulation honteuse qu’y accéder supposerait pour les Américains, gageons que le « travail de désescalade bilatéral » est mort-né.

Qu’on en juge :

« Selon des sources à Ankara qui précisent « Nous allons suivre de très près à quel point ils (les Américains) vont respecter leurs engagements », voici les cinq mesures que USA doivent commencer par prendre :

1- Aucune arme ne doit être fournie à l’YPG.
2- Les armes déjà fournies à l’YPG doivent immédiatement leur être reprises.
3- L’entraînement militaire apporté à l’YPG doit être stoppé.
4- Aucun soutien logistique ne doit leur être apporté.
5- Tous les liens avec l’YPG doivent être coupés. »]

Paru sur Asia Times sous le titre US blinks under Turkish pressure in Syria


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