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Turquie : effondrement de la lire et guerre hybride des USA envers le pays

Andrew Korybko

Le crack que subit la lire turque relève d’une opération organisée.

La monnaie nationale turque subit des assauts coordonnés de l’étranger, dont l’un des plus visibles est le fait des sanctions édictées par Trump sur l’acier et l’aluminium ; des facteurs systémiques sont également en jeu, en raison des politiques gouvernementales qui ont laissé l’économie turque en roue libre année après année. La présente analyse s’intéresse davantage aux implications politiques de la crise qu’à ses origines techniques, mais le lecteur intéressé par ces aspects pourra se reporter à l’article de Moon of Alabama, « Comment est survenue la crise monétaire en Turquie », qui propose un travail remarquable de synthèse de l’ensemble des facteurs ayant facilité l’opération de déstabilisation asymétrique perpétrée par les USA envers leur soi-disant « allié » de l’OTAN.

La lire turque était déjà dans de sales draps avant l’annonce des dernières sanctions de Trump, mais ces dernières ont provoqué sa chute par les craintes qu’elles ont engendrées d’un effondrement économique imminent et les conséquences spéculatives engendrées par un tel scénario, ce qui a eu pour effet de mettre à bas toute confiance dans la monnaie du pays. Il est par ailleurs évident que les USA ont d’autres arrières-pensées : l’arrestation du soi-disant « pasteur » n’a été mise sur le devant de la scène politique que bien récemment, alors que ledit pasteur est emprisonné depuis presque deux ans, et a à répondre aux accusations d’être un espion américain, et d’avoir comploté avec le mouvement Gulen et le PKK contre le gouvernement turc.

Il est également intéressant que Geoffrey Pyatt, ambassadeur américain en Ukraine pendant l’EuroMaidan, puis diplomate américain en chef en Grèce, pays voisin de la Turquie, ait prédit de manière aussi visionnaire en avril dernier que les liens de son pays et de la Grèce avec la Turquie subiraient ce qu’il appelait des « turbulences » avant la période qui aurait du devenir les élections présidentielles de l’an prochain ; on peut se demander à quelle date remonte la décision programmée de prendre ces sanctions. On ne saurait en outre ignorer la réussite turque à contrer les tentatives de manipulations électorales : le pays a suspendu sans prévenir les élections, entravant par là les tentatives d’interférences des USA.

Les systèmes bureaucratiques tels que ceux des USA sont traditionnellement rigides, et il leur est difficile d’adapter soudainement leur calendrier pré-établi après l’occurrence de décisions de cette nature ; ce pourrait être la raison pour laquelle les sanctions n’ont pas été prises immédiatement après le report des élections : cela aurait mis au jour les intentions de Washington. Le sens actuel de ces sanctions reste de déstabiliser la Turquie, même si le fond du tableau a changé : il ne s’agit plus tant d’essayer de défaire le président Erdogan en « bidouillant » les élections que de lui mettre la pression pour distendre ses liens désormais forts avec la Russie et l’Iran. Les USA préféreraient renverser le président turc, mais cette tâche est devenue plus difficile à présent.

Il reste que la situation économique du pays va en s’empirant, en raison de divers facteurs structurels pré-existants et de la mise en œuvre d’un calendrier de sanctions utilisées comme armes pour déclencher la dernière descente en date de la lire turque ; on peut s’attendre à voir des manifestations, qui pourraient facilement devenir violentes, et engendrer des problèmes politiques en Turquie, ce qui viendrait encore aggraver la situation que le pays est contraint d’affronter. Il reste cependant peu probable de voir le gouvernement « composer » avec les USA, car aucune garantie n’existe que cela déboucherait sur une diminution des sanctions, vu comme les tensions entre les deux pays étaient déjà fortes avant même l’ultimatum de Pence, le mois dernier, exigeant la libération du soi-disant « pasteur ».

Il faut donc s’attendre à ce que les USA ne fassent que s’engager dans une intensification des pressions envers la Turquie, en parallèle de la montée des sanctions prises contre l’Iran voisin, ce qui va surtout rapprocher les deux grandes puissances et les faire converger en un champ de bataille unifié au Moyen-Orient, où se joue la guerre économique américaine. Ce processus va rapprocher les deux pays, par la force des choses, mais pourrait également voir leurs influences internationales diminuer, avec une Turquie qui se désengagerait d’Afrique en parallèle d’un Iran reculant au Machrek. On verrait dès lors leurs efforts réorientés vers le Cercle d’Or des grandes puissances multipolaires, ce qui viendrait, par effet de recul imprévu, influencer d’autant plus stratégiquement les USA.




Le présent article constitue une retranscription partielle de l’émission radiophonique context countdown, diffusée le vendredi 17 août 2018 sur Sputnik News.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker francophone



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