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Une souveraineté imaginaire : comment Donald Trump maintient l’Arabie saoudite sur le qui-vive

Madawi Al-Rasheed

L’Arabie saoudite continuera de payer au prix fort sa dépendance totale vis-à-vis des États-Unis pour la sécurité du régime, notamment en étant obligée de supporter les rappels réguliers de Trump quant à sa vulnérabilité

Combien de temps le régime saoudien peut-il encore rester sourd aux humiliations que le président américain Donald Trump a pris l’habitude de lui infliger ?

Réponse : longtemps.

Trump ne manque pas une occasion de rappeler à ses protégés saoudiens que sans les États-Unis, le régime serait exposé à des vents inquiétants venant du front intérieur et de la région. « Hé, j’aime l’Arabie saoudite […] Salmane, vous avez des milliards de dollars, et sans nous […] vous ne pourriez pas garder ces avions […] Sans nous, qui sait ! »

Ce sont là les dernières insultes en date qu’un président différent et respectable, rompu aux joutes de la haute diplomatie, n’aurait jamais proférées en s’adressant à ses partenaires dans une région où les amis de l’Amérique tendent de plus en plus vers l’extinction. Trump sait qu’il peut s’en tirer avec de bien pires calomnies.
La vulnérabilité du régime saoudien

Du soutien américain à la guerre périlleuse au Yémen aux injonctions de Washington qui demande à Riyad de maintenir à la baisse le prix du pétrole, Trump ne manque pas une occasion de rappeler au régime saoudien qu’il serait vulnérable sans l’Amérique.

La relation entre l’Arabie saoudite et les États-Unis sous Trump est crue, dénuée du vernis des politesses de la diplomatie, des partenariats et des alliances. C’est une relation transactionnelle dans laquelle le fort se rue sur le faible, car Trump sait combien le régime saoudien est fragile. Ainsi, en rappelant régulièrement aux Saoudiens leur vulnérabilité, Trump les garde sur le qui-vive et s’assure que ces derniers seront toujours disposés à plaire et à apporter les gages demandés en échange de sa protection.

L’Arabie saoudite continuera de payer au prix fort sa dépendance totale vis-à-vis des États-Unis pour la sécurité du régime. Les Saoudiens connaissent bien les conséquences d’un retrait du soutien inconditionnel des États-Unis, qui les exposerait totalement à des dangers inattendus.

Le régime saoudien montre pourtant les muscles lorsque d’autres gouvernements occidentaux moins importants sur le plan stratégique critiquent ses politiques nationales, telles que la détention d’activistes des droits de l’homme et de détracteurs saoudiens ou le massacre effroyable de civils au Yémen.

Si le Canada, l’Allemagne, la Suède, la Norvège, l’Espagne et d’autres pays se sont parfois fait entendre pour critiquer la répression intérieure saoudienne et des politiques régionales malavisées, les réactions ont été rapides. Ces pays ont été punis immédiatement de manière à dissuader les autres gouvernements susceptibles d’envisager de contrarier les Saoudiens ou ceux qui, comme la Grande-Bretagne, n’osent pas formuler la moindre critique.
Une souveraineté imaginaire

Dans ce genre de cas, le régime réagit de façon excessive. Il suspend les visas d’entrée des ressortissants de ces pays, révoque les contrats commerciaux et retire rapidement ses ambassadeurs. Il entame même une campagne de diffamation à leur encontre dans les médias sous son contrôle. Le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Joubeir a surpris en brandissant face au Canada la menace d’un séparatisme québécois et en rappelant à son auditoire le problème des minorités en Amérique du Nord.

Affiche géante représentant le président américain Donald Trump et le roi Salmane d’Arabie saoudite, sur un axe principal de Riyad, le 19 mai 2017 (AFP)
Affiche géante représentant le président américain Donald Trump et le roi Salmane d’Arabie saoudite, sur un axe principal de Riyad, le 19 mai 2017 (AFP)
Les médias saoudiens rappellent au public la situation critique des Amérindiens au Canada, se livrant à des commentaires absurdes sur un système politique que de nombreux Saoudiens et Arabes tiennent en estime et aimeraient connaître.

Les Saoudiens oublient que le Canada n’est pas l’Iran, où ils peuvent brandir le drapeau de la minorité arabe sunnite réprimée – les Ahvazis – comme une arme contre le régime iranien ou même soutenir l’un des partis d’opposition les plus suspects, l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (Moudjahidin-e Khalq).

Le régime utilise les situations conflictuelles avec le Canada ou d’autres pays comme des occasions de démontrer sa souveraineté imaginaire. Bien que malavisée, injustifiée et vaine, la rhétorique plaît à son public national qui applaudit la bravade de ses dirigeants.

Mais lorsqu’il s’agit des États-Unis, un schéma différent se dessine. Le régime saoudien absorbe l’insulte pour se soumettre totalement et comme prévu à la volonté de la puissance qui protège la monarchie. La presse locale ignore les mots durs de Trump.

Que ce soit en agitant des tableaux représentant les dépenses militaires saoudiennes devant le prince héritier Mohammed ben Salmane et les caméras ou en soulignant la vulnérabilité du régime saoudien sans l’Amérique, Trump sait bien qu’il peut continuer de déverser des insultes sans que les Saoudiens puissent réagir.
Une humiliation violente

Si la vulnérabilité du régime saoudien sans l’Amérique est un fait accompli incontesté, les insultes théâtrales de Trump nous en disent plus sur son public national, qui l’acclame chaque fois qu’il humilie les « cheiks du pétrole ».

Ceux qui applaudissent l’humiliation violente à laquelle Trump se livre contre ses alliés sont un groupe d’Américains malavisés. Un mélange d’arrogance, de racisme et de sectarisme contribue à faire des insultes de Trump un discours attrayant pour un électorat qui a oublié la manière dont le pouvoir est projeté à l’étranger. Le fait de rendre sa grandeur à l’Amérique ou de la garder ne passe pas par la marginalisation d’alliés, l’humiliation de partenaires et des insultes contre des amis.

La politique américaine a atteint un niveau plus bas que jamais. Il n’est plus question de respectabilité, d’équité, d’idées de démocratie ou de coexistence. Il n’est même pas question de leadership au niveau mondial. La politique américaine est embourbée dans les inconduites sexuelles de son élite politique dont les comptes sont réglés sous les projecteurs des médias.

Des propres scandales sexuels de Trump à la longue saga qui entoure la nomination d’un juge à la Cour suprême, le monde entier regarde l’Amérique laver son linge sale en public. Une superpuissance qui n’est pas capable d’élire un président clean et en mesure de bien s’exprimer, ni de nommer un juge convenable à la plus haute fonction judiciaire du pays, n’est plus une superpuissance.

Le seul espoir pour l’Amérique réside désormais dans ses médias d’investigation ouverts et la primauté du droit, deux composantes qui sont toutes deux progressivement érodées et compromises sous Trump. Mais au moins, il y a suffisamment de personnes responsables et déterminées en Amérique pour faire beaucoup de bruit avant qu’un juge accusé d’agression sexuelle soit nommé.

Les Américains peuvent dire qu’ils en ont assez et élire un autre président en temps voulu. Ils peuvent remettre de l’ordre dans leurs affaires et restaurer leur réputation de pays que beaucoup de gens, en particulier ceux qui, comme les Saoudiens, vivent sous une dictature, aspirent à imiter.

Malheureusement, les Saoudiens n’ont pas le privilège de pouvoir renvoyer leurs dirigeants aux prochaines élections ou de les traduire en justice pour avoir pillé leur fortune pour des pots-de-vin versés aux États-Unis, d’où la vulnérabilité totale que Trump continue d’exploiter.

Trump doit continuer d’alimenter le flot d’insultes pour plaire à sa base électorale, divertie et enchantée par ses déclarations courtes, simples et souvent incohérentes. Cela implique de laisser les Saoudiens dans la crainte que les États-Unis ne retirent un jour leur soutien. Cette relation n’est pas faite d’amour, mais de peur et de haine.



- Madawi al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le président américain Donald Trump (à droite) tient la main du roi Salmane d’Arabie saoudite (à gauche), le 20 mai 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.


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