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Lettre ouverte à Raphaël Glucksmann et aux Eurodéputé-e-s

SALAH GUEMRICHE

Raphaël Glucksmann encore un people à calmer !
La photo des NEOCONS

Mesdames et Messieurs du Parlement européen,

Ainsi, après avoir ignoré les désolations du peuple algérien durant tout le règne de Bouteflika, comme l’UE a de tous temps ignoré les malheurs du peuple palestinien, voilà que, soudain, la bonne conscience du Parlement européen se réveille ! En faveur de la cause palestinienne ? Non, il ne faut surtout pas désespérer le CRIF ! Mais désespérer le pouvoir algérien est plus à votre portée, au nom, évidemment, du respect des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes.

À l’initiative de ce réveil, un député fraîchement élu, surgi de la Sarkozie (il était présent au fameux meeting du 29 avril 2007 du candidat de l’UMP), passé au macronisme avant d’opter pour une gauche en perdition : Raphaël Gluksmann. Il est dit que, jeune étudiant, il aurait fait un stage de sept mois au « Soir d’Algérie » ! Très original ! Mais on ne peut pas dire que cela lui ait servi à établir une juste hiérarchie des causes à soutenir...

Adepte du bienfondé de la guerre en Irak (avec la revue Le Meilleur du monde, organe des néo-conservateurs français), puis, contrat de mariage oblige (avec une ancienne vice-ministre de l’Intérieur de la Géorgie), soutien du président géorgien (2008-2013), on le retrouve en mai 2019 sur une liste socialisante aux Européennes ! Plus convertible que ça, tu meurs !

C’est donc, à l’initiative de l’ancien conseiller du président géorgien, que votre Parlement vient de chapitrer le pouvoir algérien en le sommant de cesser les atteintes aux droits de l’homme dont sont victimes les activistes ou les sympathisants algériens du Hirak. Belle et admirable initiative, certes. Mais, loin de faire oublier la bienveillance du Parlement à l’égard de la politique d’apartheid pratiquée au grand jour par l’État d’Israël, cette initiative met l’accent sur une exceptionnalité sans précédent dans l’histoire des relations internationales.
La vérité est que, dans le sillage de l’ONU, l’UE s’est distinguée par sa discrétion dans la tragédie du peuple palestinien, ce qui revient à cautionner les manquements aux droits l’homme commis quotidiennement par l’État d’Israël : le sort de tout un peuple dépossédé, déshumanisé, forcé de survivre dans un camp de concentration à ciel ouvert, ce sort vous indiffère, Mesdames et Messieurs du Parlement ! D’où la question primordiale : pourquoi cette indignation sélective ? Et, subséquemment : pourquoi aujourd’hui ?
Du péché originel de l’ONU à celui de l’UE

Vous préférez donc morigéner le régime algérien, croyant faire oublier votre silence assourdissant sur les forfaits que commet chaque jour et depuis plus d’un demi-siècle « la seule démocrate de la région » ! Faillite ou démission, l’Histoire retiendra que durant 71 ans, un peuple aura été abandonné comme jamais aucun autre peuple ne le fut depuis la dissolution de la Société des Nations (1946). Même dans leur grand malheur, les Juifs d’Europe avaient fini par recouvrer leurs droits, et par être indemnisés : historiquement, moralement, financièrement et territorialement. Cela ne vaut pas effacement, pour reprendre une formule biblique, de « l’abomination de la désolation » que demeure la Shoah. Sauf que, par l’indemnisation territoriale, l’ONU avait corrigé une abomination par une autre abomination, une injustice par une autre injustice : cela restera dans l’Histoire comme son péché originel, et pour l’Union européenne comme un crime de non-assistance à peuple en danger d’extermination.

Les génocides arménien, rwandais et kurde ont été caractérisés. Le peuple palestinien, lui, est en passe de subir le destin des « Amérindiens ». La différence, qui le sauvera de l’effacement de sa terre, c’est qu’à l’époque de la « conquête de l’Ouest », les opinions mondiales n’avaient pas les moyens d’être témoins des crimes contre l’humanité commis par les conquérants européens. Aujourd’hui, les peuples du monde savent, les leaders du monde savent, et nombre de citoyens d’Israël en témoignent, au risque d’une sanction devant laquelle l’excommunication de Spinoza ferait figure de bonnet d’âne !...

Pour le salut d’Israël, l’OPAIC, aux USA, et le CRIF, en France, veillent. Sans compter le deux poids deux mesures appliqué honteusement par les médias français dès qu’il s’agit des exactions commises par Israël : toute dépêche évoquant un massacre de civils par les soldats israéliens est traitée comme une information facultative, alors qu’une attaque au couteau, par un adolescent palestinien, est traitée en ouverture par les J.T. Une adolescente palestinienne qui gifle un soldat de l’armée d’occupation écope de 8 mois d’emprisonnement, alors qu’un soldat israélien achevant un jeune palestinien déjà à terre et ne représentant aucune menace, est célébré par la population de Tel-Aviv comme un héros ! Des centaines de mineurs en détention et sans procès, subissant tortures et humiliations, c’est ce genre d’injustices qui, démultiplié, amena un ancien président de la Knesset, Abraham Burg, à faire à Israël un procès que l’ONU s’interdit de faire : « Il apparaît que ces deux mille ans de lutte du peuple juif pour sa survie se réduisent à un État de colonies, dirigé par une clique sans morale de hors-la-loi corrompus, sourds à la fois à leurs concitoyens et à leurs ennemis. Un État sans justice ne peut pas survivre (...) Le compte à rebours de la société israélienne a commencé. »(1) !

L’ONU, exécutrice universelle de l’Ancien Testament
Et l’UE, son agent auxiliaire d’application ?
« Un État sans justice ne peut pas survivre » ? Et pourtant, depuis plus de 70 ans, l’État d’Israël survit tout en martyrisant un peuple, lui imposant un blocus inhumain, lui interdisant de pêcher au large de ses propres côtes au-delà de neuf miles nautiques, limitant jusqu’à la consommation de son eau et de son électricité, détruisant ses maisons et ses oliviers, détournant taxes et importations, multipliant les colonies, quand il ne largue pas des tonnes de bombes sur ses quartiers, en représailles à des actions désespérées de résistance. Et ce, sans que la prétendue Union européenne ne s’en émeuve autrement que par des cris d’orfraie qui n’effraient que ceux qui les poussent…

Nous sommes en 2019. Et voilà plus d’un demi-siècle qu’Israël se moque des résolutions de l’ONU, sans que ce « Machin » n’ait réussi à faire respecter le droit international. Tout autre pays, soumis à une seule résolution, qu’il tarde à respecter, est aussitôt la cible d’un déluge de frappes « chirurgicales » suivies d’une invasion militaire ou d’une série de sanctions touchant surtout la population civile. Or, ce n’est pas une, ni dix, ni vingt résolutions dont Israël a fait fi, mais plus de soixante ! Sacré péché originel, en effet, que cette culpabilité qui aura poussé l’Europe à se dédouaner de la Shoah en faisant payer un peuple qui n’y était absolument pour rien dans la volonté d’extermination des Juifs d’Europe !

Autant se demander, Mesdames et messieurs, si l’UE, après l’ONU, n’aura pas rempli le rôle d’exécutrice universelle de l’Ancien Testament qui dit : « Vous prendrez possession de leur sol, je vous en donnerai moi-même la possession (…) C’est moi Yahvé votre Dieu qui vous ai mis à part de ces peuples » (Lv 20. 23-24). Comme si, en laissant chasser tout un peuple de sa terre, pour y placer un « peuple sans terre », l’ONU et l’UE auraient servi d’exécutants au dieu d’Israël. Et si Jésus a dit : « Je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir », l’ONU serait donc venue à la fois pour abolir (les droits d’un peuple) et accomplir (les droits d’un autre peuple) !...
Oui, le Parlement européen, « à l’insu de son plein gré », a fermé les yeux sur les exactions de « l’armée la plus morale du monde », comme lors de la « Marche du retour », une marche sans armes où des adolescents furent tirés comme des lapins sous les éclats de rire des soldats israéliens et les félicitations d’un Premier ministre en mal de rédemption, plongé qu’il est dans de multiples affaires de corruption...

Le peuple palestinien, ce “Christ des nations” ?
Mesdames et Messieurs les eurodéputé-e-s, quelle est donc cette justice au nom de laquelle le Parlement se veut aujourd’hui garant des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, de tous les peuples sauf du peuple palestinien ? Le peuple algérien, celui qui manifeste depuis le 22 février 2019 contre la mafia indigène, vous dit : « Portez plutôt votre attention sur Gaza ; notre mafia, on s’en charge ! ».

Oui, au nom de quelle exceptionnelle « élection » l’État d’Israël échappe-il aux exigences du droit international ?... Il fut des jours où Emmanuel Levinas se demandait où était passée cette justice lorsque le peuple de Yahvé dut subir ce qu’il appela « la passion des passions »(2) (la Shoah). Il fut d’autres jours où André Spire se demandait comment rendre justice « au plus opprimé, au plus méconnu des peuples, au christ des nations ? »(3). Or, depuis 71 ans, le peuple d’Israël vit pleinement sa résurrection. Et aujourd’hui, force est de le reconnaître, la Communauté internationale et l’Union européenne ont fait, par leur impuissance ou leur connivence, du peuple palestinien le véritable « Christ des nations ».

Qu’attendez-vous, donc, eurodéputé Raphaël Glucksmann, pour prendre cette autre initiative, plus urgente et moins suspicieuse que celle que vous venez de prendre en faveur, supposée, du Hirak : faire la leçon à Netanyahu sur les manquements aux droits humains, exhorter Israël à se retirer des Territoires occupés, à reconnaître aux Palestiniens le droit d’avoir leur État, et répondre ainsi au vœu du philologue juif James Darmesteter : « Après la justice pour les Juifs, les Juifs pour la Justice ! » ? Oui, avant de faire la leçon au régime algérien, commencez par exhorter l’UE à faire entendre raison au gouvernement israélien et à le contraindre, comme l’ONU et l’OTAN ont toujours su contraindre d’autres gouvernements, à respecter le droit international ! Qu’attend donc l’ONU, cette bonne vieille marraine d’Israël, pour forcer son filleul d’État à répondre à ce cri du cœur lancé par Yeshayahou Leibowitz : « Il ne s’agit plus de libérer les territoires occupés, mais de libérer Israël des Territoires occupés !»(4) ?

Eurodéputé-e-s bien intentionné-e-s, le Sage vous montre du doigt Gaza, mais vous, vous regardez du côté de la baie d’Alger ! le Hirak n’est point dupe : pour vous, il ne s’agit pas d’aider le peuple algérien à se libérer mais d’aider vos consciences à se libérer, à moindre frais.


* Salah Guemriche est essayiste algérien, ancien journaliste, auteur notamment de : Algérie 2019, la Reconquête (Orients-édition, 2019) ; Israël et son prochain, d’après la Bible (L’Aube, 2018) ; Abd er-Rahman cotre Charles Martel (Perrin, 2011). Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou (Denoël, 2010) ; Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil, 2007).

1La Judée contre Israël, Cité dans Michel Warschawski, Michèle Sibony À contre chœur, Les voix de la dissidence en Israël (Ed. Textuel, 2003).

2Difficile liberté, Albin Michel, Livre de poche, 1976.

3Valeurs spirituelles du sionisme, dans LesJuifs, ouvrage collectif, Plon, 1937.

4La mauvaise conscience d’Israël, ouvrage réunissant des entretiens avec Joseph Algazy, journaliste de Haaretz (Le Monde Editions, 1994).






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